Il n’y a de passable dans cette note que mes descriptions comme voyageur. Il fallait bien, au reste, puisque j’étais philosophe, que j’eusse tous les caractères de ma secte: la fureur du propagandisme et le penchant à calomnier les prêtres. J’ai été plus heureux comme ambassadeur que je ne l’avais été comme émigré. J’ai retrouvé à Londres, en 1822, M. T…, il ne s’est point fait prêtre: il est resté dans le monde; il s’est marié; il est devenu vieux comme moi; il n’a plus d’arrière-pensée dans les yeux: son roman, ainsi que le mien, est fini.
XII.Journal de voyage
Dans son Voyage en Amérique ( Œuvres complètes, tome VI), Chateaubriand a donné quelques fragments de son Journal de route. Ce sont de simples notes, mais où se révèle déjà le grand peintre qu’il sera plus tard. «Rien, dit Sainte-Beuve ( Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, t. I, p. 126), rien ne rend mieux l’impression vraie, toute pure, à sa source; ce sont les cartons du grand peintre, du grand paysagiste, dans leur premier jet.»
Voici quelques-unes de ces notes.
Le ciel est pur sur ma tête, l’onde limpide sous mon canot qui fuit devant une légère brise. À ma gauche sont des collines taillées à pic et flanquées de rochers d’où pendent des convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de bignonias, de longs graminées, des plantes saxatiles de toutes les couleurs; à ma droite règnent de vastes prairies. À mesure que le canot avance, s’ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de vue; tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes, tantôt des collines nues; ici c’est une forêt de cyprès dont on aperçoit les portiques sombres; là c’est un bois léger d’érables, où le soleil se joue comme à travers une dentelle. Liberté primitive, je te retrouve enfin! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n’est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-Puissant m’a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l’air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l’homme de la société, ou sur le mien, qu’est gravé le sceau immortel de notre origine? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois; gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un mot, pour un maître; doutez de l’existence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses: moi j’irai errant dans mes solitudes; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre comme la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui alluma la flamme des soleils, et qui d’un seul coup de sa main fit rouler tous les mondes.
Sept heures du soir.
Nous nous sommes levés de grand matin pour partir à la fraîcheur; les bagages ont été rembarques; nous avons déroulé notre voile. Des deux côtés nous avions de hautes terres chargées de forêts; le feuillage offrait toutes les nuances imaginables: l’écarlate fuyant sur le rouge, le jaune foncé sur l’or brillant, le brun ardent sur le brun léger; le vert, le blanc, l’azur, lavés en mille teintes plus ou moins faibles, plus ou moins éclatantes. Près de nous c’était toute la variété du prisme; loin de nous, dans les détours de la vallée, les couleurs se mêlaient et se perdaient dans des fonds veloutés. Les arbres harmonisaient ensemble leurs formes; les uns se déployaient en éventail, d’autres s’élevaient en cônes, d’autres s’arrondissaient en boule, d’autres étaient taillés en pyramide: mais il faut se contenter de jouir de ce spectacle sans chercher à le décrire.
Midi.
Il est impossible de remonter plus haut en canot: il faut maintenant changer notre manière de voyager; nous allons tirer notre canot à terre, prendre nos provisions, nos armes, nos fourrures pour la nuit, et pénétrer dans les bois.