Le livre précédent fut écrit sous la tyrannie expirante de Bonaparte et à la lueur des derniers éclairs de sa gloire: je commence le livre actuel sous le règne de Louis XVIII. J’ai vu de près les rois, et mes illusions politiques se sont évanouies, comme ces chimères plus douces dont je continue le récit. Disons d’abord ce qui me fait reprendre la plume: le cœur humain est le jouet de tout, et l’on ne saurait prévoir quelle circonstance frivole cause ses joies et ses douleurs. Montaigne l’a remarqué: «Il ne faut point de cause, dit-il, pour agiter notre âme: une resverie sans cause et sans subjet la régente et l’agite.»
Je suis maintenant à Montboissier, sur les confins de la Beauce et du Perche[224]. Le château de cette terre, appartenant à madame la comtesse de Colbert-Montboissier[225], a été vendu et démoli pendant la Révolution; il ne reste que deux pavillons, séparés par une grille et formant autrefois le logement du concierge. Le parc, maintenant à l’anglaise, conserve des traces de son ancienne régularité française: des allées droites, des taillis encadrés dans des charmilles, lui donnent un air sérieux; il plaît comme un ruine.
Hier au soir je me promenais seul; le ciel ressemblait à un ciel d’automne; un vent froid soufflait par intervalles. À la percée d’un fourré, je m’arrêtai pour regarder le soleil: il s’enfonçait dans des nuages au-dessus de la tour d’Alluye, d’où Gabrielle, habitante de cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents ans. Que sont devenues Henri et Gabrielle? Ce que je serai devenu quand ces Mémoires seront publiés.
Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. À l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel; j’oubliai les catastrophes dont je venais d’être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent siffler la grive. Quand je l’écoutais alors, j’étais triste de même qu’aujourd’hui; mais cette première tristesse était celle qui naît d’un désir vague de bonheur, lorsqu’on est sans expérience; la tristesse que j’éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. Le chant de l’oiseau dans les bois de Combourg m’entretenait d’une félicité que je croyais atteindre; le même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n’ai plus rien à apprendre; j’ai marché plus vite qu’un autre, et j’ai fait le tour de la vie. Les heures fuient et m’entraînent; je n’ai pas même la certitude de pouvoir achever ces Mémoires. Dans combien de lieux ai-je déjà commencé à les écrire et dans quel lieu les finirai-je? Combien de temps me promènerai-je au bord des bois? Mettons à profit le peu d’instants qui me restent; hâtons-nous de peindre ma jeunesse, tandis que j’y touche encore: le navigateur, abandonnant pour jamais un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui s’éloigne et qui va bientôt disparaître.
J’ai dit mon retour à Combourg, et comment je fus accueilli par mon père, ma mère et ma sœur Lucile.
On n’a peut-être pas oublié que mes trois autres sœurs s’étaient mariées, et qu’elles vivaient dans les terres de leurs nouvelles familles, aux environs de Fougères. Mon frère, dont l’ambition commençait à se développer, était plus souvent à Paris qu’à Rennes. Il acheta d’abord une charge de maître des requêtes qu’il revendit afin d’entrer dans la carrière militaire[226]. Il entra dans le régiment de Royal-Cavalerie: il s’attacha au corps diplomatique et suivit le comte de La Luzerne à Londres, où il se rencontra avec André Chénier[227]; il était sur le point d’obtenir l’ambassade de Vienne, lorsque nos troubles éclatèrent; il sollicita celle de Constantinople; mais il eut un concurrent redoutable, Mirabeau, à qui cette ambassade fut promise pour prix de sa réunion au parti de la cour[228]. Mon frère avait donc à peu près quitté Combourg au moment où je vins l’habiter.
Cantonné dans sa seigneurie, mon père n’en sortait plus, pas même pendant la tenue des États. Ma mère allait tous les ans passer six semaines à Saint-Malo, au temps de Pâques; elle attendait ce moment comme celui de sa délivrance, car elle détestait Combourg. Un mois avant ce voyage, on en parlait comme d’une entreprise hasardeuse; on faisait des préparatifs: on laissait reposer les chevaux. La veille du départ, on se couchait à sept heures du soir, pour se lever à deux heures du matin. Ma mère, à sa grande satisfaction, se mettait en route à trois heures, et employait toute la journée pour faire douze lieues.
Lucile, reçue chanoinesse au chapitre de l’Argentière, devait passer dans celui de Remiremont; en attendant ce changement, elle restait ensevelie à la campagne.
Pour moi, je déclarai, après mon escapade de Brest, ma volonté d’embrasser l’état ecclésiastique: la vérité est que je ne cherchais qu’à gagner du temps, car j’ignorais ce que je voulais. On m’envoya au collège de Dinan achever mes humanités. Je savais mieux le latin que mes maîtres; mais je commençai à apprendre l’hébreu. L’abbé de Rouillac était principal du collège, et l’abbé Duhamel mon professeur[229].
Dinan, orné de vieux arbres, remparé de vieilles tours, est bâtie dans un site pittoresque, sur une haute colline au pied de laquelle coule la Rance, que remonte la mer; il domine des vallées à pentes agréablement boisées. Les eaux minérales de Dinan ont quelque renom. Cette ville, tout historique, et qui a donné le jour à Duclos[230], montrait parmi ses antiquités le cœur de Du Guesclin: poussière historique qui, dérobée pendant la Révolution, fut au moment d’être broyée par un vitrier pour servir à faire de la peinture; la destinait-on aux tableaux des victoires remportées sur les ennemis de la patrie?