M. Broussais, mon compatriote, étudiait avec moi à Dinan[231]; on menait les écoliers baigner tous les jeudis, comme les clercs sous le pape Adrien I er, ou tous les dimanches, comme les prisonniers sous l’empereur Honorius. Une fois, je pensais me noyer; une autre fois, M. Broussais fut mordu par d’ingrates sangsues, imprévoyantes de l’avenir[232]. Dinan était à égale distance de Combourg et de Plancoët. J’allais tour à tour voir mon oncle de Bedée à Monchoix, et ma famille à Combourg.

M. de Chateaubriand, qui trouvait économie à me garder, ma mère qui désirait ma persistance dans la vocation religieuse, mais qui se serait fait scrupule de me presser, n’insistèrent plus sur ma résidence au collège, et je me trouvai insensiblement fixé au foyer paternel.

Je me complairais encore à rappeler les mœurs de mes parents, ne me fussent-elles qu’un touchant souvenir; mais j’en reproduirai d’autant plus volontiers le tableau qui semblera calqué sur les vignettes des manuscrits du moyen âge: du temps présent au temps que je vais peindre, il y a des siècles.

* * *

À mon retour de Brest, quatre maîtres (mon père, ma mère, ma sœur et moi) habitaient le château de Combourg. Une cuisinière, une femme de chambre, deux laquais et un cocher composaient tout le domestique: un chien de chasse et deux vieilles juments étaient retranchés dans un coin de l’écurie. Ces douze êtres vivants disparaissaient dans un manoir où l’on aurait à peine aperçu cent chevaliers, leurs dames, leurs écuyers, leurs varlets, les destriers et la meute du roi Dagobert.

Dans tout le cours de l’année aucun étranger ne se présentait au château hormis quelques gentilshommes, le marquis de Montlouet[233], le comte de Goyon-Beaufort[234], qui demandaient l’hospitalité en allant plaider au Parlement. Ils arrivaient l’hiver, à cheval, pistolets aux arçons, couteau de chasse au côté, et suivis d’un valet également à cheval, ayant en croupe un portemanteau de livrée.

Mon père, toujours très cérémonieux, les recevait tête nue sur le perron, au milieu de la pluie et du vent. Les campagnards introduits racontaient leurs guerres de Hanovre, les affaires de leur famille et l’histoire de leur procès. Le soir, on les conduisait dans la tour du nord, à l’appartement de la reine Christine, chambre d’honneur occupée par un lit de sept pieds en tout sens, à doubles rideaux de gaze verte et de soie cramoisie, et soutenu par quatre amours dorés. Le lendemain matin, lorsque je descendais dans la grand’salle, et qu’à travers les fenêtres je regardais la campagne inondée ou couverte de frimas, je n’apercevais que deux ou trois voyageurs sur la chaussée solitaire de l’étang: c’étaient nos hôtes chevauchant vers Rennes.

Ces étrangers ne connaissaient pas beaucoup les choses de la vie; cependant notre vue s’étendait par eux à quelques lieues au delà de l’horizon de nos bois. Aussitôt qu’ils étaient partis, nous étions réduits, les jours ouvrables au tête-à-tête de famille, le dimanche à la société des bourgeois du village et des gentilshommes voisins.

Le dimanche, quand il faisait beau, ma mère, Lucile et moi, nous nous rendions à la paroisse à travers le petit Mail, le long d’un chemin champêtre; lorsqu’il pleuvait, nous suivions l’abominable rue de Combourg. Nous n’étions pas traînés, comme l’abbé de Marolles, dans un chariot léger que menaient quatre chevaux blancs, pris sur les Turcs en Hongrie[235]. Mon père ne descendait qu’une fois l’an à la paroisse pour faire ses Pâques; le reste de l’année, il entendait la messe à la chapelle du château. Placés dans le banc du seigneur, nous recevions l’encens et les prières en face du sépulcre de marbre noir de Renée de Rohan, attenant à l’autel: image des honneurs de l’homme; quelques grains d’encens devant un cercueil!

Les distractions du dimanche expiraient avec la journée: elles n’étaient pas même régulières. Pendant la mauvaise saison, des mois entiers s’écoulaient sans qu’aucune créature humaine frappât à la porte de notre forteresse. Si la tristesse était grande sur les bruyères de Combourg, elle était encore plus grande au château: on éprouvait, en pénétrant sous ses voûtes, la même sensation qu’en entrant à la chartreuse de Grenoble. Lorsque je visitai celle-ci en 1805, je traversai un désert, lequel allait toujours croissant; je crus qu’il se terminerait au monastère; mais on me montra, dans les murs mêmes du couvent, les jardins des Chartreux encore plus abandonnés que les bois. Enfin, au centre du monument, je trouvai, enveloppé dans les replis de toutes ces solitudes, l’ancien cimetière des cénobites; sanctuaire d’où le silence éternel, divinité du lieu, étendait sa puissance sur les montagnes et dans les forêts d’alentour.