Le courrier de la malle me conduisit à ma garnison. Un de mes beaux-frères, le vicomte de Chateaubourg (il avait épousé ma sœur Bénigne, restée veuve du comte de Québriac[271] ), m’avait donné des lettres de recommandation pour des officiers de mon régiment. Le chevalier de Guénan, homme de fort bonne compagnie, me fit admettre à une table où mangeaient des officiers distingués par leurs talents, MM. Achard, des Mahis, La Martinière[272]. Le marquis de Mortemart était colonel du régiment[273]; le comte d’Andrezel, major[274]; j’étais particulièrement placé sous la tutelle de celui-ci. Je les ai retrouvés tous dans la suite: l’un est devenu mon collègue à la chambre des pairs, l’autre s’est adressé à moi pour quelques services que j’ai été heureux de lui rendre. Il y a un plaisir triste à rencontrer des personnes que l’on a connues à diverses époques de la vie, et à considérer le changement opéré dans leur existence et dans la nôtre. Comme des jalons laissés en arrière, ils nous tracent le chemin que nous avons suivi dans le désert du passé.

Arrivé en habit bourgeois au régiment, vingt-quatre heures après j’avais pris l’habit de soldat; il me semblait l’avoir toujours porté. Mon uniforme était bleu et blanc, comme jadis la jaquette de mes vœux; j’ai marché sous les mêmes couleurs, jeune homme et enfant. Je ne subis aucune des épreuves à travers lesquelles les sous-lieutenants étaient dans l’usage de faire passer un nouveau venu; je ne sais pourquoi on n’osa se livrer avec moi à ces enfantillages militaires. Il n’y avait pas quinze jours que j’étais au corps, qu’on me traitait comme un ancien. J’appris facilement le maniement des armes et la théorie; je franchis mes grades de caporal et de sergent aux applaudissements de mes instructeurs. Ma chambre devint le rendez-vous des vieux capitaines comme des jeunes sous-lieutenants: les premiers me faisaient faire leurs campagnes, les autres me confiaient leurs amours.

La Martinière me venait chercher pour passer avec lui devant la porte d’une belle Cambrésienne qu’il adorait; cela nous arrivait cinq à six fois le jour. Il était très laid et avait le visage labouré par la petite vérole. Il me racontait sa passion en buvant de grands verres d’eau de groseille, que je payais quelquefois.

Tout aurait été à merveille sans ma folle ardeur pour la toilette; on affectait alors le rigorisme de la tenue prussienne: petit chapeau, petites boucles serrées à la tête, queue attachée roide, habit strictement agrafé. Cela me déplaisait fort; je me soumettais le matin à ces entraves, mais le soir, quand j’espérais n’être pas vu de mes chefs, je m’affublais d’un plus grand chapeau; le barbier descendait les boucles de mes cheveux et desserrait ma queue; je déboutonnais et croisais les revers de mon habit; dans ce tendre négligé, j’allais faire ma cour pour La Martinière, sous la fenêtre de sa cruelle Flamande. Voilà qu’un jour je me rencontre nez à nez avec M. d’Andrezel: «Qu’est-ce que cela, monsieur? me dit le terrible major: vous garderez trois jours les arrêts.» Je fus un peu humilié; mais je reconnus la vérité du proverbe, qu’à quelque chose malheur est bon; il me délivra des amours de mon camarade.

Auprès du tombeau de Fénelon, je relus Télémaque: je n’étais pas trop en train de l’historiette philanthropique de la vache et du prélat.

Le début de ma carrière amuse mes ressouvenirs. En traversant Cambrai avec le roi, après les Cent-Jours, je cherchai la maison que j’avais habitée et le café que je fréquentais: je ne les pus retrouver; tout avait disparu, hommes et monuments.

* * *

L’année même où je faisais à Cambrai mes premières armes; on apprit la mort de Frédéric II[275]; je suis ambassadeur auprès du neveu de ce grand roi, et j’écris à Berlin cette partie de mes Mémoires. À cette nouvelle importante pour le public succéda une autre nouvelle douloureuse pour moi: Lucile m’annonça que mon père avait été emporté d’une attaque d’apoplexie, le surlendemain de cette fête de l’Angevine, une des joies de mon enfance.

Parmi les pièces authentiques qui me servent de guide, je trouve les actes de décès de mes parents. Ces actes marquant aussi d’une façon particulière le décès du siècle, je les consigne ici comme une page d’histoire.

«Extrait du registre de décès de la paroisse de Combourg, pour 1786, où est écrit ce qui suit, folio 8, verso: «Le corps de haut et puissant messire René de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg, seigneur de Gaugres, le Plessis-l’Épine, Boulet, Malestroit en Dol et autres lieux, époux de haute et puissante dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée de La Bouëtardais, dame comtesse de Combourg, âgé de soixante-neuf ans environ, mort en son château de Combourg, le six septembre, environ les huit heures du soir, a été inhumé le huit, dans le caveau de ladite seigneurie, placé dans le chasseau de notre église de Combourg, en présence de messieurs les gentilshommes, de messieurs les officiers de la juridiction et autres notables bourgeois soussignants. Signé au registre: le comte du Petitbois, de Monlouët, de Chateaudassy, Delaunay, Morault, Noury de Mauny, avocat; Hermer, procureur; Petit, avocat et procureur fiscal; Robion, Portal, Le Douarin, de Trevelec, recteur doyen de Dingé; Sévin, recteur.»