Dans le collationné délivré en 1812 par M. Lodin, maire de Combourg, les dix-neuf mots portant titres: haut et puissant messire, etc., sont biffés.

«Extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan, premier arrondissement du département d’Ille-et-Vilaine, pour l’an VI de la République, folio 35, recto, où est écrit ce qui suit: «Le douze prairial an VI [276]de la République française, devant moi, Jacques Bourdasse, officier municipal de la commune de Saint-Servan, élu officier public le quatre floréal dernier [277], sont comparus Jean Baslé, jardinier, et Joseph Boulin, journalier, lesquels m’ont déclaré qu’Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, veuve de René-Auguste de Chateaubriand, est décédée au domicile de la citoyenne Gouyon, situé à La Ballue, en cette commune, ce jour à une heure après-midi. D’après cette déclaration, dont je me suis assuré de la vérité, j’ai rédigé le présent acte, que Jean Baslé a seul signé avec moi, Joseph Boulin ayant déclaré ne le savoir faire, de ce interpellé. «Fait en la maison commune lesdits jours et an. «Signé: Jean Baslé et Bourdasse.»

Dans le premier extrait, l’ancienne société subsiste: M. de Chateaubriand est un haut et puissant seigneur, etc., etc; les témoins sont des gentilshommes et de notables bourgeois; je rencontre parmi les signataires ce marquis de Montlouët, qui s’arrêtait l’hiver au château de Combourg, le curé Sévin, qui eut tant de peine à me croire l’auteur du Génie du christianisme, hôtes fidèles de mon père jusqu’à sa dernière demeure. Mais mon père ne coucha pas longtemps dans son linceul: il en fut jeté hors quand on jeta la vieille France à la voirie.

Dans l’extrait mortuaire de ma mère, la terre roule sur d’autres pôles: nouveau monde, nouvelle ère; le comput des années et les noms même des mois sont changés. Madame de Chateaubriand n’est plus qu’une pauvre femme qui habite au domicile de la citoyenne Gouyon; un jardinier, et un journalier qui ne sait pas signer, attestent seuls la mort de ma mère; de parents et d’amis, point; nulle pompe funèbre; pour tout assistant, la Révolution[278].

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Je pleurai M. de Chateaubriand: sa mort me montra mieux ce qu’il valait; je ne me souvins ni de ses rigueurs ni de ses faiblesses. Je croyais encore le voir se promener le soir dans la salle de Combourg; je m’attendrissais à la pensée de ces scènes de famille. Si l’affection de mon père pour moi se ressentait de la sévérité du caractère, au fond elle n’en était pas moins vive. Le farouche maréchal de Montluc qui, rendu camard par des blessures effrayantes, était réduit à cacher, sous un morceau de suaire, l’horreur de sa gloire, cet homme de carnage se reproche sa dureté envers un fils qu’il venait de perdre.

«Ce pauvre garçon, disait-il, n’a rien veu de moy qu’une contenance refroignée et pleine de mespris; il a emporté cette créance, que je n’ay sceu n’y l’aymer, ni l’estimer selon son mérite. À qui garday-je à descouvrir cette singulière affection que je luy portay dans mon âme? Estoit-ce pas luy qui en devait avoir tout le plaisir et toute l’obligation? Je me suis contraint et gehenné pour maintenir ce vain masque, et y ay perdu le plaisir de sa conversation, et sa volonté, quant et quant, qu’il ne me peut avoir portée autre que bien froide, n’ayant jamais receu de moy que rudesse, ny senti qu’une façon tyrannique.

Ma volonté ne fut point portée bien froide envers mon père, et je ne doute point que, malgré sa façon tyrannique, il ne m’aimât tendrement: il m’eût, j’en suis sûr, regretté, la Providence m’appelant avant lui. Mais lui, restant sur la terre avec moi, eût-il été sensible au bruit qui s’est élevé de ma vie? Une renommée littéraire aurait blessé sa gentilhommerie; il n’aurait vu dans les aptitudes de son fils qu’une dégénération; l’ambassade même de Berlin, conquête de la plume, non de l’épée, l’eût médiocrement satisfait. Son sang breton le rendait d’ailleurs frondeur en politique, grand opposant des taxes et violent ennemi de la cour. Il lisait la Gazette de Leyde, le Journal de Francfort, le Mercure de France et l’ Histoire philosophique des deux Indes, dont les déclamations le charmaient; il appelait l’abbé Raynal un maître homme. En diplomatie il était antimusulman; il affirmait que quarante mille polissons russes passeraient sur le ventre des janissaires et prendraient Constantinople. Bien que turcophage, mon père avait nonobstant rancune au cœur contre les polissons russes, à cause de ses rencontres à Dantzick.

Je partage le sentiment de M. de Chateaubriand sur les réputations littéraires ou autres, mais par des raisons différentes des siennes. Je ne sache pas dans l’histoire une renommée qui me tente: fallût-il me baisser pour ramasser à mes pieds et à mon profit la plus grande gloire du monde, je ne m’en donnerais pas la fatigue. Si j’avais pétri mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d’elles; ou si je m’étais fait homme, je me serais octroyé d’abord la beauté; ensuite, par précaution contre l’ennui mon ennemi acharné, il m’eût assez convenu d’être un artiste supérieur, mais inconnu, et n’usant de mon talent qu’au bénéfice de ma solitude. Dans la vie pesée à son poids léger, aunée à sa courte mesure, dégagée de toute piperie, il n’est que deux choses vraies: la religion avec l’intelligence, l’amour avec la jeunesse, c’est-à-dire l’avenir et le présent: le reste n’en vaut pas la peine.

Avec mon père finissait le premier acte de ma vie; les foyers paternels devenaient vides; je les plaignais, comme s’ils eussent été capables de sentir l’abandon et la solitude. Désormais j’étais sans maître et jouissant de ma fortune: cette liberté m’effraya. Qu’en allais-je faire? À qui la donnerais-je? Je me défiais de ma force: je reculais devant moi.