Je n’étais pas au bout de mes épreuves. Environ une demi-heure après ma déconvenue, je chevauchais dans une longue percée à travers des parties de bois désertes; un pavillon s’élevait au bout: voilà que je me mis à songer à ces palais répandus dans les forêts de la couronne, en souvenir de l’origine des rois chevelus et de leurs mystérieux plaisirs: un coup de fusil part; l’ Heureuse tourne court, brosse tête baissée dans le fourré, et me porte juste à l’endroit où le chevreuil venait d’être abattu: le roi paraît.

Je me souvins alors, mais trop tard, des injonctions du duc de Coigny: la maudite Heureuse avait tout fait. Je saute à terre, d’une main poussant en arrière ma cavale, de l’autre tenant mon chapeau bas. Le roi regarde, et ne voit qu’un débutant arrivé avant lui aux fins de la bête; il avait besoin de parler; au lieu de s’emporter, il me dit avec un ton de bonhomie et un gros rire: «Il n’a pas tenu longtemps.» C’est le seul mot que j’aie jamais obtenu de Louis XVI. On vint de toutes parts; on fut étonné de me trouver causant avec le roi. Le débutant Chateaubriand fit du bruit par ses deux aventures; mais, comme il lui est toujours arrivé depuis, il ne sut profiter ni de la bonne ni de la mauvaise fortune.

Le roi força trois autres chevreuils. Les débutants ne pouvant courre que la première bête, j’allai attendre au Val avec mes compagnons le retour de la chasse.

Le roi revint au Val; il était gai et contait les accidents de la chasse. On reprit le chemin de Versailles. Nouveau désappointement pour mon frère: au lieu d’aller m’habiller pour me trouver au débotté, moment de triomphe et de faveur, je me jetai au fond de ma voiture et rentrai dans Paris plein de joie d’être délivré de mes honneurs et de mes maux. Je déclarai à mon frère que j’étais déterminé à retourner en Bretagne.

Content d’avoir fait connaître son nom, espérant amener un jour à maturité, par sa présentation, ce qu’il y avait d’avorté dans la mienne, il ne s’opposa pas au départ d’un esprit aussi biscornu[287].

Telle fut ma première vue de la ville et de la cour. La société me parut plus odieuse encore que je ne l’avais imaginé; mais si elle m’effraya, elle ne me découragea pas; je sentis confusément que j’étais supérieur à ce que j’avais aperçu. Je pris pour la cour un dégoût invincible; ce dégoût, ou plutôt ce mépris que je n’ai pu cacher, m’empêchera de réussir ou me fera tomber du plus haut point de ma carrière.

Au reste, si je jugeais le monde sans le connaître, le monde, à son tour, m’ignorait. Personne ne devina à mon début ce que je pouvais valoir, et quand je revins à Paris, on ne le devina pas davantage. Depuis ma triste célébrité, beaucoup de personnes m’ont dit: «Comme nous vous eussions remarqué, si nous vous avions rencontré dans votre jeunesse!» Cette obligeante prétention n’est que l’illusion d’une renommée déjà faite. Les hommes se ressemblent à l’extérieur; en vain Rousseau nous dit qu’il possédait deux petits yeux tout charmants: il n’en est pas moins certain, témoin ses portraits, qu’il avait l’air d’un maître d’école ou d’un cordonnier grognon.

Pour en finir avec la cour, je dirai qu’après avoir revu la Bretagne et m’être venu fixer à Paris avec mes sœurs cadettes, Lucile et Julie, je m’enfonçai plus que jamais dans mes habitudes solitaires. On me demandera ce que devint l’histoire de ma présentation. Elle resta là. – Vous ne chassâtes donc plus avec le roi? – Pas plus qu’avec l’empereur de la Chine. – Vous ne retournâtes donc plus à Versailles? – J’allai deux fois jusqu’à Sèvres; le cœur me faillit, et je revins à Paris. – Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre position? – Aucun. – Que faisiez-vous donc? – Je m’ennuyais. – Ainsi, vous ne vous sentiez aucune ambition? – Si fait: à force d’intrigues et de soucis, j’arrivai à la gloire d’insérer dans l’ Almanach des Muses une idylle dont l’apparition me pensa tuer d’espérance et de crainte[288]. J’aurais donné tous les carrosses du roi pour avoir composé la romance: Ô ma tendre musette! ou: De mon berger volage.

Propre à tout pour les autres, bon à rien pour moi: me voilà.

LIVRE V [289]