Passage en Bretagne. – Garnison de Dieppe. – Retour à Paris avec Lucile et Julie. – Delisle de Sales. – Gens de lettres. – Portraits. – Famille Rosambo. – M. de Malesherbes. – Sa prédilection pour Lucile. – Apparition et changement de ma Sylphide. – Premiers mouvements politiques en Bretagne. – Coup d’œil sur l’histoire de la monarchie. – Constitution des États de Bretagne. – Tenue des États. – Revenu du roi en Bretagne. – Revenu particulier de la province. – Le Fouage. – J’assiste pour la première fois à une réunion politique. – Scène. – Ma mère retirée à Saint-Malo. – Cléricature. – Environs de Saint-Malo. – Le revenant. – Le malade. – États de Bretagne en 1789. – Insurrection. – Saint-Riveul, mon camarade de collège, est tué. – Année 1789. – Voyage de Bretagne à Paris. – Mouvement sur la route. – Aspect de Paris. – Renvoi de M. Necker. – Versailles. – Joie de la famille royale. – Insurrection générale. Prise de la Bastille. – Effet de la prise de la Bastille sur la cour. – Têtes de Foullon et de Bertier. – Rappel de M. Necker. – Séance du 4 août 1789. – Journée du 5 octobre. – Le roi est amené à Paris. – Assemblée constituante. – Mirabeau. – Séances de l’Assemblée nationale. – Robespierre. – Société. – Aspect de Paris. – Ce que je faisais au milieu de tout ce bruit. – Mes jours solitaires. – M lle Monet. – J’arrête avec M. de Malesherbes le plan de mon voyage en Amérique. – Bonaparte et moi sous-lieutenants ignorés. – Le marquis de la Rouërie. – Je m’embarque à Saint-Malo. – Dernières pensées en quittant la terre natale.

Tout ce qu’on vient de lire dans le livre précédent a été écrit à Berlin. Je suis revenu à Paris pour le baptême du duc de Bordeaux[290], et j’ai donné la démission de mon ambassade par fidélité politique à M. de Villèle sorti du ministère[291]. Rendu à mes loisirs, écrivons. À mesure que ces Mémoires se remplissent de mes années écoulées, ils me représentent le globe inférieur d’un sablier constatant ce qu’il y a de tombé de ma vie; quand tout le sable sera passé, je ne retournerais pas mon horloge de verre, Dieu m’en eût-il donné la puissance.

La nouvelle solitude dans laquelle j’entrai en Bretagne, après ma présentation, n’était plus celle de Combourg; elle n’était ni aussi entière, ni aussi sérieuse, et, pour tout dire, ni aussi forcée: il m’était loisible de la quitter; elle perdait de sa valeur. Une vieille châtelaine armoriée, un vieux baron blasonné, gardant dans un manoir féodal leur dernière fille et leur dernier fils, offraient ce que les Anglais appellent des caractères: rien de provincial, de rétréci dans cette vie, parce qu’elle n’était pas la vie commune.

Chez mes sœurs, la province se retrouvait au milieu des champs: on allait dansant de voisins en voisins, jouant la comédie dont j’étais quelquefois un mauvais acteur. L’hiver, il fallait subir à Fougères la société d’une petite ville, les bals, les assemblées, les dîners, et je ne pouvais pas, comme à Paris, être oublié.

D’un autre côté, je n’avais pas vu l’armée, la cour, sans qu’un changement se fût opéré dans mes idées: en dépit de mes goûts naturels, je ne sais quoi se débattant en moi contre l’obscurité me demandait de sortir de l’ombre. Julie avait la province en détestation; l’instinct du génie et de la beauté poussait Lucile sur un plus grand théâtre.

Je sentais donc dans mon existence, un malaise par qui j’étais averti que cette existence n’était pas ma destinée.

Cependant, j’aimais toujours la campagne, et celle de Marigny était charmante[292]. Mon régiment avait changé de résidence: le premier bataillon tenait garnison au Havre, le second à Dieppe; je rejoignis celui-ci: ma présentation faisait de moi un personnage. Je pris goût à mon métier; je travaillais à la manœuvre; on me confia des recrues que j’exerçais sur les galets au bord de la mer: cette mer a formé le fond du tableau dans presque toutes les scènes de ma vie.

La Martinière ne s’occupait à Dieppe ni de son homonyme Lamartinière,[293] ni du P. Simon, lequel écrivait contre Bossuet, Port-Royal et les Bénédictins[294], ni de l’anatomiste Pecquet, que madame de Sévigné appelle le petit Pecquet[295]; mais La Martinière était amoureux à Dieppe comme à Cambrai: il dépérissait aux pieds d’une forte Cauchoise, dont la coiffe et le toupet avaient une demi-toise de haut. Elle n’était pas jeune: par un singulier hasard, elle s’appelait Cauchie, petite-fille apparemment de cette Dieppoise, Anne Cauchie, qui en 1645 était âgée de cent cinquante ans.

C’était en 1647 qu’Anne d’Autriche, voyant comme moi la mer par les fenêtres de sa chambre, s’amusait à regarder les brûlots se consumer pour la divertir. Elle laissait les peuples qui avaient été fidèles à Henri IV garder le jeune Louis XIV; elle donnait à ces peuples des bénédictions infinies, malgré leur vilain langage normand.

On retrouvait à Dieppe quelques redevances féodales que j’avais vu payer à Combourg, il était dû au bourgeois Vauquelin trois têtes de porc ayant chacun une orange entre les dents, et trois sous marqués de la plus ancienne monnaie connue.