Faite par un prêtre Bouddhique nommé Hoeï-chin au 5e siècle de notre ère, et extraite des grandes Annales de la Chine.
(Avertissement de M. Klaproth).
Le célèbre de Guignes, ayant trouvé dans les livres chinois la description d'un pays situé à une grande distance à l'orient de la Chine, à ce qu'il lui sembla, crut que cette contrée, nommée Fou-sang, pouvait bien être une partie de l'Amérique. Il a exposé cette opinion dans un mémoire lu à l'académie des inscriptions et belles-lettres, et intitulé Recherches sur les navigations des Chinois du côté de l'Amérique, et sur plusieurs peuples situés à l'extrémité orientale de l'Asie[11].
Il faut d'abord observer que ce titre est inexact. Il ne s'agit nullement dans l'original chinois que de Guignes a eu devant les yeux d'une navigation entreprise par les Chinois au Fou-sang; mais, comme on verra plus bas, il est simplement question d'une notice de ce pays donnée par un religieux qui en était originaire et qui était venu en Chine. Cette notice se trouve dans la partie des grandes Annales de la Chine[12] intitulée Nan-szu, ou Histoire du midi. Après la destruction de la dynastie de Tsin, en 420 de J.-C., la Chine fut pleine de troubles, dont il résulta l'établissement de deux empires, l'un dans les provinces septentrionales, l'autre dans celles du midi. Ce dernier a été successivement gouverné, de 420 jusqu'en 589, par les quatre dynasties des Soung, des Thsi, des Liang et des Tchhin. L'histoire de ces deux empires a été rédigée par Li-yan-tcheou, qui vivait vers le commencement du 7e siècle. Voici ce qu'il dit du Fou-sang[13].
«Dans la première des années young-yuan, du règne de Fi-ti de la dynastie de Thsi, un cha-men (ou prêtre bouddhique), nommé Hoeï-chin, arriva du pays de Fou-sang à King-tcheou[14]; il raconte ce qui suit:
»Le Fou-sang est à 20,000 li à l'est du pays de Ta-han, et également à l'orient de la Chine. Dans cette contrée, il croît beaucoup d'arbres appelés Fou-sang[15], dont les feuilles ressemblent à celles du Thoung (Bignonia tomentosa), et les premiers rejetons à ceux du bambou. Les gens du pays les mangent. Le fruit est rouge et a la forme d'une poire. On prépare l'écorce de cet arbre comme du chanvre, et on en fait des toiles et des habits. On en fabrique aussi des étoffes à fleurs. Les planches du bois servent à la construction des maisons, car dans ce pays il n'y a ni villes, ni habitations murées. Les habitans ont une écriture et fabriquent du papier avec l'écorce du Fou-sang. Ils n'ont ni armes ni troupes, et ne font pas la guerre. D'après les lois du royaume, il y a une prison méridionale et une septentrionale. Ceux qui ont commis des fautes peu graves sont envoyés dans la méridionale, mais les grands criminels sont relégués dans la septentrionale. Ceux qui peuvent recevoir leur grâce sont envoyés à la première, ceux au contraire auxquels on ne veut pas l'accorder sont détenus dans la prison du nord[16]. Les hommes et les femmes qui se trouvent dans celle-ci peuvent se marier ensemble. Les enfans mâles qui naissent de ces réunions sont vendus comme esclaves à l'âge de 8 ans, les filles à l'âge de 9 ans. Jamais les criminels qui y sont enfermés n'en sortent vivans. Quand un homme d'un rang supérieur commet un crime, le peuple se rassemble en grand nombre, s'assied vis-à-vis du criminel placé dans une fosse, se régale d'un banquet, et prend congé de lui comme d'un mourant[17]. Puis on l'entoure de cendres. Pour un délit peu grave, le criminel est puni seul; mais, pour un grand crime, le coupable, ses fils et les petits-fils sont punis; enfin, pour les plus grands méfaits, ses descendans, jusqu'à la 7e génération, sont enveloppés dans son châtiment[18].
»Le nom du roi du pays est Y-khi (ou Yit-khi)[19]; les grands de la première classe sont appelés Toui-lou, ceux de la seconde les petits Toui-lou, et ceux de la troisième Na-tu-cha. Quand le roi sort, il est accompagné de tambours et de cors. Il change la couleur de ses habits à différentes époques; dans les années du cycle kia et y[20], ils sont bleus; dans les années ping et ting[21], rouges; dans les années ou et ki[22], jaunes; dans les années keng et sin[23], blancs; enfin dans celles qui ont les caractères jin et kouei[24], ils sont noirs[25].
»Les bœufs ont de longues cornes, sur lesquelles on charge des fardeaux qui pèsent jusqu'à 20 ho (à 120 livres chinoises). On se sert dans ce pays de chars attelés de bœufs, de chevaux et de cerfs[26]. On y nourrit les cerfs comme on élève les bœufs en Chine; on fait du fromage avec le lait des femelles[27]. On y trouve une espèce de poire rouge qui se conserve pendant toute l'année. Il y a aussi beaucoup de vignes[28]; le fer manque, mais on y rencontre du cuivre; l'or et l'argent ne sont pas estimés. Le commerce est libre et l'on ne marchande pas.
»Voici ce qui se pratique aux mariages. Celui qui désire épouser une fille établit sa cabane devant la porte de celle-ci; il y arrose et nettoie la terre tous les matins et tous les soirs. Quand il a pratiqué cette formalité pendant un an, si la fille ne donne pas son consentement, il la quitte; mais si elle est d'accord avec lui, il l'épouse. Les cérémonies de mariage sont presque les mêmes qu'en Chine. A la mort du père ou de la mère, on s'abstient de manger pendant sept jours. A celle du grand-père ou de la grand'mère, on se prive de nourriture pendant cinq jours, et seulement pendant trois à la mort des frères, sœurs, oncles, tantes et autres parens. Les images des esprits sont placées sur une espèce de piédestal, et on leur adresse des prières le matin et le soir[29]. On ne porte pas d'habits de deuil.
»Le roi ne s'occupe pas des affaires du gouvernement pendant les trois années qui suivent son avénement au trône[30].