Les savans de l'Islande et du Danemarck viennent de démontrer que les Scandinaves, longtems avant Colomb, visitaient les parties nord-est de l'Amérique, y trouvaient des vignes sauvages et du raisin, et même avaient pénétré plus au sud, jusque dans le Brésil actuel.
Avant ces recherches toutes modernes, l'illustre Buffon, dans son Discours sur les variétés de l'espèce humaine, avait reconnu, comme M. de Humboldt l'a vu aussi postérieurement, que les peuplades du nord-ouest de l'Amérique, et même du Mexique, avaient dû y venir de la Tartarie et de l'Asie centrale; et, s'appuyant sur les nouvelles découvertes des Russes, il traçait la route suivie par ces Asiatiques, les faisant arriver au nord-ouest de la Californie, à travers le Kamtchatka et la chaîne des îles Aléoutes.
De son côté, M. de Guignes, compulsant les annales de la Chine, et par elles éclaircissant toutes nos origines européennes, y trouvait un fort curieux mémoire sur le pays de FOU 扶 SANG 桑, ou pays de l'Orient extrême. Il s'aidait des lumières jetées par les Russes et les géographes les plus modernes sur les contrées extrêmes du nord-est de l'Asie; et, dans un savant travail inséré au T. XXVIII des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres, il prouvait, autant qu'on le pouvait faire alors, que ce pays de Fou-sang, connu dès l'an 458 de J.-C., riche en or, en argent et en cuivre, mais où manquait le fer, ne pouvait être autre que l'Amérique.
Toutes les Cartes grossières et altérées à dessein, quant à la grandeur des contrées étrangères, que nous avons pu recueillir dans les livres ou les recueils rapportés de Chine, et antérieures aux cartes exactes du Céleste Empire, dressées ensuite par les missionnaires de Pékin, offrent, en effet, à l'est et au nord-est de la Chine, outre le Japon, marqué sous un de ses noms Gi 日 Pen 本 (Source du soleil), un amas confus de pays, dessinés comme de petites îles, sans doute parce qu'on pouvait y aborder par mer; et, parmi ces pays, dont l'étendue est diminuée à dessein, est marqué le célèbre pays de Fou-sang, pays sur lequel on a débité, en Chine, bien des fables; mais qui, dans la Relation traduite par M. de Guignes, se présente sous un jour tout à fait naturel, et ne peut s'appliquer qu'à une des contrées de l'Amérique, si ce n'est même, comme nous le verrons, à l'Amérique entière.
Nous n'avons connu ces anciennes cartes Chinoises, dressées de manière à présenter l'Europe elle-même, et toute l'Asie autre que la Chine, comme de très petits pays, que dans le voyage fait par nous à Oxford, dès 1830: nous les avons calquées à la Bibliothèque Bodléienne, et plus tard, notre savant ami, sir Georges Staunton, nous a donné une de ces cartes imparfaites.
De retour à Londres, nous y avons cherché et trouvé le texte chinois de la Relation traduite par M. de Guignes; car les ouvrages où elle se trouve étaient accaparés, à Paris, par certains sinologues. Nous avons copié ce texte; nous l'avons montré à M. Huttman, alors secrétaire de la Société asiatique anglaise. Il y reconnut, comme nous, une description de l'Amérique ou d'une de ses parties; et, dans la surprise qu'il en éprouva, il fit part probablement de nos recherches à M. Klaproth; car nous étions encore à Londres, quand ce savant prussien fit paraître, dans les Nouvelles Annales des Voyages, année 1831, une prétendue réfutation du Mémoire de M. de Guignes, réfutation qu'il nous adressa, en même tems qu'une lettre assez longue, que nous publierons peut-être un jour[2].
Ni cette lettre, ni cette réfutation imprimée ne changèrent nos convictions sur la justesse des aperçus du docte M. de Guignes. Nous le déclarâmes à M. Klaproth; et, comme il sentait sans doute lui-même la faiblesse des raisonnemens par lesquels il avait essayé de montrer que cette Relation du Fou-sang devait s'entendre du Japon, ce fut lui, nous le supposons, qui, postérieurement, voulant amener M. de Humboldt à ses fausses idées, fit insérer dans le T. X du Nouveau Journal asiatique de Paris, des Lettres du feu P. Gaubil, où ce savant missionnaire, sans nier cette Relation, discute les idées de M. de Guignes, et ne connaissant pas alors les Cartes dont nous parlons, semble ne pas admettre que l'Amérique, sous le nom de Fou-sang ou sous d'autres noms, ait été réellement connue des Bouddhistes ou Samanéens de la Haute-Asie, dès l'an 458 de Jésus-Christ.
Dès lors, cependant, nous eussions pu démontrer, par le calcul exact des distances en lys, données dans cette Relation traduite des Grandes Annales de la Chine, sur ce pays du Fou-sang, et en discutant la route suivie pour s'y rendre, que ce pays, même d'après les aveux de M. Klaproth et du P. Gaubil, sur les noms chinois donnés à la contrée si reculée du Kamtchatka, ne pouvait exister qu'en Amérique.
Suivant le samanéen ou le moine bouddhiste, qui fit connaître le Fou-sang aux Chinois, en 499 de notre ère, ce pays était à la fois à l'est de la Chine, et également à l'est d'une contrée demi-sauvage connue, dans les livres chinois, sous le nom de pays de Ta 大 han 漢 ou des grands Hans, nom appliqué déjà auparavant à la dynastie chinoise des Hans, établie en 206 avant notre ère après celle des Tsin.
Mais, d'après les relations chinoises, sur ce pays de Ta-han, où l'on pouvait aller, soit par mer, en partant du Japon et se dirigeant au nord-est; soit par terre, en partant du coude très prononcé vers le nord, que fait le grand fleuve Hoang-ho, dans le pays des Mongols, et passant au sud du lac Baïkal, et se dirigeant ensuite également au nord-est, ce pays, très éloigné de la Chine, ne peut être que le Kamtchatka, aussi nommé pays de Lieou-kouey, ou Lieu d'exil (lieou 流) des hommes pervers (kouey 鬼), dans d'autres Géographies chinoises.