Le père Gaubil, dans ces lettres mêmes publiées par M. Klaproth, l'admet pour le pays Lieou-kouey; car on dit ce pays entouré de trois côtés par la mer, comme l'est le Kamtchatka; et la distance où on le met, dans la géographie de la dynastie des Tangs, publiée aussi par ce savant missionnaire, ne peut convenir qu'à cette pointe extrême de l'Asie nord-est.
D'une autre part, discutant la position du pays de Ta-han, M. Klaproth lui-même, dans le mémoire que nous réfutons, p. 12me, déclare que ce pays de Ta-han a aussi été nommé pays de Lieou-kouey; et puisque ce lieu est le Kamtchatka, d'après le P. Gaubil, le pays de Ta-han répond donc aussi au Kamtchatka du sud, et non pas à la grande île Saghalien ou Taraïkaï, qui existe à l'est de la Tartarie et à l'embouchure du fleuve Amour, île où le veut mettre M. Klaproth, dans ses Recherches sur le Fou-sang.
C'était aussi dans le Kamtchatka que le célèbre M. de Guignes plaçait le pays de Ta-han, où les livres de la Chine, tels que le Pian-y-tien, vaste Géographie des peuples étrangers, précieux ouvrage que possède la bibliothèque du roi à Paris, figurent des hommes sauvages fort grands et à cheveux très longs et en désordre.
Et, quand le samanéen Hoeï-chin, venu du pays de Fou-sang, en Chine, et débarqué à King-tcheou, dans le Hou-pe, sur la rive gauche du grand fleuve Kiang, dit: que le Fou-sang est à la fois à l'orient de la Chine et à l'est du pays de Ta-han, ou du Kamtchatka, il est évident qu'il donne, du sud au nord, une très vaste étendue à ce pays de Fou-sang, puisque le Kamtchatka, même dans sa partie la plus australe, est très loin, au nord-est, de la Chine, en ne la prenant même que dans le nord, et encore plus loin du fleuve Kiang: il parle donc ici, non pas d'une île, même aussi grande que le Japon, mais d'un continent très étendu, tel que l'Amérique du Nord.
Aussi, quand nous avons communiqué le Mémoire de M. de Guignes et la prétendue Réfutation de M. Klaproth, au célèbre navigateur M. Dumont-d'Urville, dont la science déplore encore la perte fatale, ce savant qui, avant son dernier voyage, avait commencé par nos conseils l'étude des livres de géographie conservés en Chine, n'a-t-il pu s'empêcher de sourire de pitié en voyant que, par un véritable tour de force, de ce vaste continent M. Klaproth avait essayé de faire une simple contrée du Japon, pays qui, sous son nom véritable, est lui-même indiqué dans un autre passage des Grandes Annales cité par M. de Guignes, et où l'on décrit la route qui, de la Corée, menait par mer au pays de Ta-han. On touchait pour y aller au pays de Ouo ou du Japon qui, dès lors, était déjà connu des Chinois dans toutes ses parties; on abordait au nord le pays de Wen-tchin (île Saghalien); puis, cinglant à l'est, on arrivait au Ta-han ou au Kamtchatka, ailleurs nommé Lieou-kouei.
Un pays assez vaste pour être à la fois à l'orient de la Chine centrale et du Kamtchatka, ne peut évidemment être que l'Amérique du Nord; ce que n'avait pas dit M. de Guignes, mais ce qu'il devait sentir, et la distance même à laquelle on place le Fou-sang du pays de Ta-han ou du Kamtchatka, dans la Relation du samanéen, achève de le démontrer.
Il évalue, en effet, à 20 mille lys cette distance vers l'est du Ta-han au Fou-sang; et, comme les lys ont souvent varié en Chine, M. Klaproth essaie, en les supposant fort petits, de n'arriver ainsi qu'au Japon!! Mais comme la direction à l'est le gêne encore et le ferait tomber dans l'Océan, en admettant, comme il le fait, que le Ta-han n'est autre que l'île de Saghalien, il change, sans plus de façon, cette direction, et la porte vers le sud; de sorte que, de supposition en supposition, il arrive à conclure que la partie sud-est du Japon était cette contrée du Fou-sang, alors nouvelle encore, suppose-t-il, pour les Chinois.
Mais le P. Gaubil, qu'il invoquait ailleurs, pouvait même le détromper à cet égard et lui donner la valeur réelle de ces lys.
Dans son Histoire de la dynastie des Tang, qui a régné peu de tems après l'époque où les Grandes Annales ont transcrit ces Relations du Ta-han et du Fou-sang, il dit: «que l'on compte 15,000 lys entre la Perse et la ville de Sy-ngan-fou[3],» alors capitale de la Chine; la Perse étant en ces livres désignée sous le nom de royaume de Po-sse, et sa capitale devant être vers Passa-garde et Schiras ou Persépolis.
Or, vers le nord-est, les géographes de la dynastie Tang, comptent aussi 15,000 lys, pour la distance de Sy-ngan-fou, au pays de Lieou-kouey[4] (le même que le pays de Ta-han selon M. Klaproth), pays entouré par la mer de trois côtés, et qui est reconnu par le P. Gaubil, avons-nous dit, pour correspondre au Kamtchatka.