Toutes ces fables sont fondées sur le nom Sang 桑 du mûrier qui entre dans le nom chinois de l'Amérique ou du Fou-sang; et on se les explique quand on examine les monumens Mythriaques, sculptures de l'Asie occidentale, où l'on remarque toujours, sur la droite, le soleil se levant derrière un arbre, tel qu'un mûrier; ce qui n'est que la peinture même du caractère hiéroglyphique conservé en chinois, pour exprimer l'Orient, caractère qui se prononce Tong 東 et qui se forme en dessinant le symbole du soleil 日 gi, derrière celui de l'arbremo, le soleil à son lever, montrant en effet son disque derrière les arbres.

Tacite, dans sa Germanie, débite aussi des fables sur les pays où le soleil se couche, en faisant entendre, dit-il, des pétillemens lorsque ses feux pénètrent dans l'Océan, et cet admirable ouvrage n'en est pas moins lu et consulté tous les jours; et ces récits merveilleux n'ont point fait nier l'existence des pays dont il parle.

Mais la Relation du Samanéen Hoeï-chin, sur le Fou-sang, n'offre aucune de ces fables, et si elle place un arbre de ce nom en Amérique, elle le décrit comme un végétal à fruit rouge en forme de poire, arbuste dont les jeunes rejetons se mangent et dont l'écorce se prépare comme du chanvre, et donne des toiles, des habits et même du papier; car les habitans de ce pays avaient déjà une écriture, dit cette Relation, et l'on a retrouvé, en effet en Amérique, des livres et une écriture au Mexique, et ailleurs.

Dans les livres chinois de botanique, ce nom de Fou-sang, qu'on peut traduire par celui de mûrier secourable, utile, sens de Fou 扶, est donné maintenant à la Ketmie, ou Hibiscus rosa sinensis, plante venue de Perse en Chine, nous apprend le P. Cibot, et qui y a été greffée sur le mûrier.

Mais M. Klaproth serait porté à y voir, par quelque méprise, le mûrier à papier, dont on fait aussi, en effet, des étoffes et des habits, tandis que d'autres pourraient y trouver le Metl ou Maguey du Mexique, mais mal décrit; car cette plante donnait également des étoffes et un papier; elle procurait une sorte de vin et des alimens, et était éminemment utile.

Au vrai, ce nom Fou-sang exprime seulement le nom de l'Orient extrême; car dans l'antique géographie hiéroglyphique, le Royaume central se nommait, ainsi qu'on le fait encore en Chine, Tchong-hoa, ou Fleur du centre, du milieu; et les quatre contrées cardinales avaient le nom de Sse-fou, ou des quatre pays auxiliaires, comparés aux quatre pétales principales du Nelumbo, fleur mystique, fleur du milieu, Lotus sacré, type de l'antique Égypte[6] et de la terre par excellence.

L'Inde nous offre encore cette géographie symbolique; et les anciennes cartes chinoises nomment Fou-yu les contrées du nord; Fou-nan, celles du sud; Fou-lin, celles de l'ouest, c'est-à-dire, le Ta-tsin, empire romain; et enfin, Fou-sang, celles de l'est; or, à l'est de la Chine, n'existe que l'Amérique, comme pays étendu, et si le Japon a eu aussi ce nom de Fou-sang, c'est qu'il est à l'est de la Chine; mais il n'est pas le vrai pays de Fou-sang, dit l'Encyclopédie japonaise, qu'aurait dû consulter M. Klaproth, s'appuyant à tort sur ce nom reconnu faux pour ce pays.

Le Bananier, arbre Pis-sang des Malais, aurait pu aussi être encore un de ces arbres Fou-sang, types de l'orient, aussi bien que la fleur du Nelumbo, ou lotus rose d'Égypte, d'où l'on voit sortir le jeune Horus, c'est-à-dire, où naît le soleil; tout cela, nous le répétons, n'est qu'une suite naturelle des symboles employés, dans la géographie antique et hiéroglyphique, encore trop peu étudiée.

La Relation traduite par M. de Guignes, met aussi beaucoup de Pou-tao, c'est-à-dire de raisins dans le pays de Fou-sang; M. de Guignes avait traduit ces deux caractères séparément, et y avait vu des glayeuls Pou et des pêches Tao. M. Klaproth le rectifie avec raison; mais, par une singulière distraction, il oublie que les forêts de l'Amérique du Nord abondaient en Vignes sauvages de plusieurs espèces, et que les Scandinaves y avaient placé, dans le nord-est, le pays de Vin-land, ou du vin. Il va donc jusqu'à nier l'existence de la Vigne en Amérique; et, s'appuyant surtout sur ce passage, il veut que le Fou-sang soit le Japon, où la vigne, dit-il, existait depuis longtems, bien qu'en Chine elle n'ait été apportée de l'Asie occidentale qu'en l'an 126 avant notre ère. On voit donc, encore ainsi, combien sa réfutation de M. de Guignes, même lorsque ce dernier se trompe, était faible, et tout son Mémoire n'offre que des argumens de la même force.

Quand le Samanéen dit que le fer manque au Fou-sang, mais qu'on y trouve du cuivre, et que l'or et l'argent n'y sont pas estimés, vu leur abondance sans doute, il ne fait que nous apprendre ce que Platon avait dit déjà de l'Atlantique, et ce que répètent toutes les relations de l'Amérique; une rivière célèbre du nord de ce continent, porte encore le nom de Rivière mine de cuivre, et le cuivre est aussi très abondant dans le Pérou.