Il semblait que ce travail de M. de Paravey aurait pu être admis dans le journal qu'il a contribué à fonder; mais cette même commission, qui avait écarté les travaux de M. Siébold, écarta les réclamations et le travail de M. de Paravey, sous le prétexte futile, puisque la lithographie existait, que l'imprimerie royale ne possédait pas les caractères cursifs, soit muyscas, soit japonais, dont il offrait le tableau comparatif.
Mais du moins la lecture de ce travail avait été permise. Dans le moment même, le savant consul américain, M. Warden, en adressa ses félicitations à l'auteur; divers recueils périodiques sollicitaient la permission de l'imprimer; et la courte analyse que leur en donna M. de Paravey, fut jugée assez importante à la Société Royale Asiatique de Londres, à laquelle il en fit hommage en arrivant en Angleterre, pour être citée avec tous les beaux ouvrages que possède sa riche bibliothèque orientale, dans son catalogue imprimé de 1830.
L'illustre et magnifique auteur[10] de l'ouvrage sur l'Amérique, comparable à celui de la grande expédition d'Egypte, dont le peintre Aglio a été l'habile éditeur, et qui offre dans sept grands volumes in-folio, tous les manuscrits aztèques et autres, et tous les monumens connus de l'Amérique ancienne, ayant lu cette notice de M. de Paravey, la lui fit demander par son libraire, M. Rich, si instruit lui-même sur l'Amérique antique et moderne. Enfin, divers journaux de Londres en parlèrent, et la citèrent en totalité ou en partie.
Cependant cette notice était fort incomplète, privée qu'elle était encore de ses pièces justificatives, qui sont les listes des mots muyscas et japonais, retrouvés presque entièrement identiques par M. de Paravey, et le tableau des hiéroglyphes cursifs, également employés par ces deux peuples pour leur calendrier et leurs noms de nombre.
Ce sont ces pièces justificatives que les Annales vont donner en ce moment; mais en revoyant son travail, M. de Paravey l'a complété, et ne se borne pas à montrer, comme il l'a fait dans sa première notice, les rapports de tradition, de culte, de langue, d'agriculture, de gouvernement, de calendrier, qui existent entre les Japonais et le peuple dominateur du plateau de Cundin-Amarca, ou de Bogota; M. de Paravey porte ses vues plus loin encore, et discute si les Japonais eux-mêmes, aussi intrépides navigateurs que nos Basques des Pyrénées, n'ont pas reçu comme ces derniers, et comme les peuples de Bogota, des colonies sabéennes, phéniciennes, ou arabes antiques.
M. de Paravey avait déjà cité quelques mots; mais ces mots étaient remarquables et décisifs: il faisait remarquer que le nom des Sabéens, ou Sabiens, peuple commerçant et navigateur de la Chaldée ancienne, se retrouve encore au Japon, dans le nom de la langue de ce peuple, appelée, suivant Rodriguez, page 75 et 134, le Sewa[11] ou Seba, par opposition au koye, qui est le nom de la langue chinoise et savante, cultivée aussi par les Japonais, comme l'est le latin chez nous. Or, ce nom de Seba ou Chiba se retrouve aussi dans le nom de la langue parlée par les Muyscas ou Moscas, langue nommée le chib cha, ou la langue chib (car, cha, en muyscas, et sa, en japonais, ou sja, signifient hommes); et il se retrouve également dans les noms muyscas des lieux nommés Suba et Zipaquira, cités aussi par M. de Humboldt.[12]
Ces noms de saba, sabi, sabiens, se retrouvaient donc à Bogota, et ils se sont conservés également au Japon, dans les mots sobai, nom des marchands,[13] comme l'étaient les Phéniciens et les Sabéens; dans le mot sobainin, nom de celui qui a une charge ou un emploi, tels qu'en eurent les Sabéens civilisateurs; et enfin dans le nom sobo, du blé noir ou blé sarrasin, blé des Arabes, ou des peuples du pays de Saba.
Mais outre ces rapports déjà indiqués par M. de Paravey, M. de Humboldt (page 224, t. II) cite le nom d'Iraca, comme celui du lieu, à l'est de la capitale des Muyscas, où était le sanctuaire du soleil, et le séjour du grand pontife de Bogota, le célèbre Bochica, aussi appelé Nemque-Theba. Or il ne faut pas ici de grands efforts de mémoire pour se rappeler que le séjour des Sabéens, la Chaldée, est aussi nommée l'Irac, l'Irac-arabique; et que la Bible samaritaine a donné ce même nom al Iraq ou Lilaq, à l'antique et célèbre ville de Babel, bâtie peu après le déluge, ville encore appelée Hillah ou Hillach en ce moment même, et où existent d'immenses ruines et des briques couvertes d'hiéroglyphes trop peu étudiés jusqu'à ce jour.
Nemque-Theba, nom de Bochica, le civilisateur des Muyscas, écrit Nemeque-Theba, offre, aussi-bien que Tur-Mequé, lieu d'un marché célèbre qui s'y tenait tous les trois jours, dit M. de Humboldt, le nom de meque, c'est-à-dire de la Mecque, ou Mecah, marché célèbre aussi en Arabie et lieu sacré où l'on adorait le soleil et la lune, dès les tems les plus anciens, comme le faisaient également et les Sabéens de la Chaldée, et les Muyscas de Bogota.
Et quant aux rapports avec les Basques,[14] peuple dont les mots sont reconnus pour être arabes, hébreux ou phéniciens,[15] M. de Humboldt a paru lui-même soupçonner ces rapports, quand (pag. 237, t. II) il met les noms de nombre basques, en regard avec ceux des muyscas, et observe que ces deux peuples procédaient également par vingtaines dans leur numération, disant pour quarante, deux vingts, pour soixante, trois vingts, comme nous-mêmes, nous disons encore quatre-vingts pour octante ou huit fois dix.