Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

Je comptais aller à la chasse ce matin, mais il fait un temps détestable. Je n’ai pour toute lecture qu’un roman nouveau, qui ennuierait même une pensionnaire. On déjeunera au plus tôt dans deux heures; ainsi malgré ma longue lettre d’hier, je vais encore causer avec vous. Je suis bien sûr de ne pas vous ennuyer, car je vous parlerai du très joli Prévan. Comment n’avez-vous pas su sa fameuse aventure, celle qui a séparé les inséparables? Je parie que vous vous la rappellerez au premier mot. La voici pourtant, puisque vous la désirez.

Vous vous souvenez que tout Paris s’étonnait que trois femmes, toutes trois jolies, ayant toutes trois les mêmes talents et pouvant avoir les mêmes prétentions, restassent intimement liées entre elles depuis le moment de leur entrée dans le monde. On crut d’abord en trouver la raison dans leur extrême timidité, mais bientôt, entourées d’une cour nombreuse dont elles partageaient les hommages, et éclairées sur leur valeur par l’empressement et les soins dont elles étaient l’objet, leur union n’en devint pourtant que plus forte, et l’on eût dit que le triomphe de l’une était toujours celui des deux autres. On espérait au moins que le moment de l’amour amènerait quelque rivalité. Nos agréables se disputaient l’honneur d’être la pomme de discorde, et moi-même je me serais mis alors sur les rangs, si la grande faveur où la comtesse de... m’éleva dans ce même temps, m’eût permis de lui être infidèle avant d’avoir obtenu l’agrément que je demandais.

Cependant nos trois beautés, dans le même carnaval, firent leur choix comme de concert et loin qu’il excitât les orages qu’on s’en était promis, il ne fit que rendre leur amitié plus intéressante par le charme des confidences.

La foule des prétendants malheureux se joignit alors à celle des femmes jalouses et la scandaleuse constance fut soumise à la censure publique. Les uns prétendaient que dans cette société des inséparables (ainsi la nomma-t-on alors), la loi fondamentale était la communauté de bien et que l’amour même y était soumis; d’autres assuraient que les trois amants, exempts de rivaux, ne l’étaient pas de rivales; on alla même jusqu’à dire qu’ils n’avaient été admis que par décence et n’avaient obtenu qu’un titre sans fonction.

Ces bruits, vrais ou faux, n’eurent pas l’effet qu’on s’en était promis. Les trois couples, au contraire, sentirent qu’ils étaient perdus s’ils se séparaient dans ce moment; ils prirent le parti de faire tête à l’orage. Le public, qui se lasse de tout, se lassa bientôt d’une satire infructueuse. Emporté par sa légèreté naturelle, il s’occupa d’autres objets; puis, revenant à celui-ci avec son inconséquence ordinaire, il changea la critique en éloge. Comme ici tout est de mode, l’enthousiasme gagna; il devenait un vrai délire lorsque Prévan entreprit de vérifier ces prodiges, et de fixer sur eux l’opinion publique et la sienne.

Il rechercha donc ces modèles de perfection. Admis facilement dans leur société, il en tira un favorable augure. Il savait assez que les gens heureux ne sont pas d’un accès si facile. Il vit bientôt, en effet, que ce bonheur si vanté était, comme celui des rois, plus envié que désirable. Il remarqua que, parmi ces prétendus inséparables, on commençait à rechercher les plaisirs du dehors, qu’on s’y occupait même de distraction; et il en conclut que les liens d’amour ou d’amitié étaient déjà relâchés ou rompus, et que ceux de l’amour-propre et de l’habitude conservaient seuls quelque force.

Cependant les femmes, que le besoin rassemblait, conservaient entre elles l’apparence de la même intimité; mais les hommes, plus libres dans leurs démarches, retrouvaient des devoirs à remplir ou des affaires à suivre; ils s’en plaignaient encore, mais ne s’en dispensaient plus et rarement les soirées étaient complètes.

Cette conduite de leur part fut profitable à l’assidu Prévan, qui, placé naturellement auprès de la délaissée du jour, trouvait à offrir alternativement et selon les circonstances, le même hommage aux trois amies. Il sentit facilement que faire un choix entre elles, c’était se perdre; que la fausse honte de se trouver la première infidèle effaroucherait la préférée; que la vanité blessée des deux autres les rendrait ennemies du nouvel amant et qu’elles ne manqueraient pas de déployer contre lui la sévérité des grands principes; enfin, que la jalousie ramènerait à coup sûr les soins d’un rival qui pouvait être encore à craindre. Tout fût devenu obstacle, tout devenait facile dans son triple projet, chaque femme était indulgente, parce qu’elle y était intéressée, chaque homme, parce qu’il croyait ne pas l’être.

Prévan, qui n’avait alors qu’une seule femme à sacrifier, fut assez heureux pour qu’elle prît de la célébrité. Sa qualité d’étrangère et l’hommage d’un grand prince assez adroitement refusé, avaient fixé sur elle l’attention de la cour et de la ville; son amant en partageait l’honneur et en profita auprès de ses nouvelles maîtresses. La seule difficulté était de mener de front ces trois intrigues, dont la marche devait forcément se régler sur la plus tardive; en effet, je tiens d’un de ses confidents que sa plus grande peine fut d’en arrêter une, qui se trouva prête à éclore près de quinze jours avant les autres.