Enfin le grand jour arrivé, Prévan, qui avait obtenu les trois aveux, se trouvait déjà maître des démarches et les régla comme vous allez voir. Des trois maris, l’un était absent, l’autre partait le lendemain au point du jour, le troisième était à la ville. Les inséparables amies devaient souper chez la veuve future; mais le nouveau maître n’avait pas permis que les anciens serviteurs y fussent invités. Le matin même de ce jour, il fait trois lots des lettres de sa belle, il accompagne l’un du portrait qu’il avait reçu d’elle, le second d’un chiffre amoureux qu’elle-même avait peint, le troisième d’une boucle de ses cheveux; chacune reçut pour complet ce tiers de sacrifice et consentit, en échange, à envoyer à l’amant disgracié une lettre éclatante de rupture.
C’était beaucoup, ce n’était pas assez. Celle dont le mari était à la ville ne pouvait disposer que de la journée; il fut convenu qu’une feinte indisposition la dispenserait d’aller souper chez son amie et que la soirée serait toute à Prévan; la nuit fut accordée par celle dont le mari fut absent, et le point du jour, moment du départ du troisième époux, fut marqué par la dernière pour l’heure du berger.
Prévan, qui ne néglige rien, court ensuite chez la belle étrangère, y porte et y fait naître l’humeur dont il avait besoin, et n’en sort qu’après avoir établi une querelle qui lui assure vingt-quatre heures de liberté. Ses dispositions ainsi faites, il rentra chez lui, comptant prendre quelque repos; d’autres affaires l’y attendaient.
Les lettres de rupture avaient été un coup de lumière pour les amants disgraciés; chacun d’eux ne pouvait douter qu’il n’eût été sacrifié à Prévan, et le dépit d’avoir été joué, se joignant à l’humeur que donne presque toujours la petite humiliation d’être quitté, tous trois, sans se communiquer, mais comme de concert, avaient résolu d’en avoir raison, et pris le parti de la demander à leur fortuné rival.
Celui-ci trouva chez lui les trois cartels, et il les accepta loyalement; mais, ne voulant perdre ni les plaisirs, ni l’éclat de cette aventure, il fixa les rendez-vous au lendemain matin et les assigna tous les trois au même lieu et à la même heure. Ce fut à une des portes du bois de Boulogne.
Le soir venu, il courut sa triple carrière avec un succès égal; au moins s’était-il vanté depuis que chacune de ses nouvelles maîtresses avait reçu trois fois le gage et le serment de son amour. Ici, comme vous le jugez bien, les preuves manquent à l’histoire; tout ce que peut faire l’historien impartial, c’est de faire remarquer au lecteur incrédule, que la vanité et l’imagination exaltées peuvent enfanter des prodiges et, de plus, que la matinée qui devait suivre une si brillante nuit paraissait devoir dispenser de ménagement pour l’avenir. Quoi qu’il en soit, les faits suivants ont plus de certitude.
Prévan se rendit exactement au rendez-vous qu’il avait indiqué; il y trouva ses trois rivaux, un peu surpris de leur rencontre, et peut-être chacun d’eux déjà consolé en partie en se voyant des compagnons d’infortune. Il les aborda d’un air affable et cavalier, et leur tint ce discours, qu’on m’a rendu fidèlement:
«Messieurs, leur dit-il, en vous trouvant rassemblés ici, vous avez deviné sans doute que vous aviez tous trois le même sujet de plainte contre moi. Je suis prêt à vous rendre raison. Que le sort décide, entre vous, qui des trois tentera le premier une vengeance à laquelle vous avez tous un droit égal. Je n’ai amené ici ni second, ni témoins. Je n’en ai point pris pour l’offense, je n’en demande point pour la réparation.» Puis, cédant à son caractère joueur: «Je sais, ajouta-t-il, qu’on gagne rarement le sept et le va; mais, quel que soit le sort qui m’attend, on a toujours assez vécu quand on a eu le temps d’acquérir l’amour des femmes et l’estime des hommes.»
Pendant que ses adversaires étonnés se regardaient en silence, et que leur délicatesse calculait peut-être que ce triple combat ne laissait pas la partie égale, Prévan reprit la parole: «Je ne vous cache pas, continua-t-il donc, que la nuit que je viens de passer m’a cruellement fatigué. Il serait généreux à vous de me permettre de réparer mes forces. J’ai donné mes ordres qu’on tînt ici un déjeuner prêt; faites-moi l’honneur de l’accepter. Déjeunons ensemble, et surtout déjeunons gaiement. On peut se battre pour de semblables bagatelles, mais elles ne doivent pas, je crois, altérer notre humeur.»
Le déjeuner fut accepté. Jamais, dit-on, Prévan ne fut plus aimable. Il eut l’adresse de n’humilier aucun de ses rivaux, de leur persuader que tous eussent eu facilement les mêmes succès, et surtout de les faire convenir qu’ils n’en eussent, pas plus que lui, laissé échapper l’occasion. Ces faits une fois avoués, tout s’arrangeait de soi-même. Aussi le déjeuner n’était-il pas fini qu’on y avait déjà répété dix fois que de pareilles femmes ne méritaient pas que d’honnêtes gens se battissent pour elles. Cette idée amena la cordialité; le vin la fortifia; si bien que peu de moments après ce ne fut pas assez de n’avoir plus de rancune, on se jura amitié sans réserve.