Prévan, qui, sans doute, aimait bien autant ce dénouement que l’autre, ne voulait pourtant y rien perdre de sa célébrité. En conséquence, pliant adroitement ses projets aux circonstances: «En effet, dit-il aux trois offensés, ce n’est pas de moi, mais de vos infidèles maîtresses que vous avez à vous venger. Je vous en offre l’occasion. Déjà je ressens, comme vous-même, une injure que bientôt je partagerais; car si chacun de vous n’a pu parvenir à en fixer une seule, puis-je espérer de les fixer toutes trois? Votre querelle devient la mienne. Acceptez, pour ce soir, un souper dans ma petite maison, et j’espère ne pas différer plus longtemps votre vengeance.» On voulut le faire expliquer; mais lui, avec ce ton de supériorité que la circonstance l’autorisait à prendre: «Messieurs, répondit-il, je crois vous avoir prouvé que j’avais quelque esprit de conduite; reposez-vous sur moi.» Tous consentirent, et après avoir embrassé leur nouvel ami ils se séparèrent jusqu’au soir, en attendant l’effet de ses promesses.

Celui-ci, sans perdre de temps, retourne à Paris et va, suivant l’usage, visiter ses nouvelles conquêtes. Il obtint de toutes trois qu’elles viendraient le soir même souper en tête à tête à sa petite maison. Deux d’entre elles firent bien quelques difficultés, mais que reste-t-il à refuser le lendemain? Il donna le rendez-vous à une heure de distance, temps nécessaire à ses projets. Après ces préparatifs, il se retira, fit avertir les trois autres conjurés, et tous quatre allèrent gaiement attendre leurs victimes.

On entend arriver la première. Prévan se présente seul, la reçoit avec l’air de l’empressement, la conduit jusque dans le sanctuaire dont elle se croyait la divinité, puis, disparaissant sur un léger prétexte, il se fait remplacer aussitôt par l’amant outragé.

Vous jugez que la confusion d’une femme qui n’a point encore l’usage des aventures, rendait, en ce moment, le triomphe bien facile; tout reproche qui ne fut pas fait fut compté pour une grâce, et l’esclave fugitive, livrée de nouveau à son ancien maître, fut trop heureuse de pouvoir espérer son pardon en reprenant sa première chaîne. Le traité de paix se ratifia dans un lieu plus solitaire, et la scène, restée vide, fut alternativement remplie par les autres acteurs à peu près de la même manière et surtout avec le même dénouement.

Chacune des femmes pourtant se croyait encore seule en jeu. Leur étonnement et leur embarras augmentèrent quand, au moment du souper, les trois couples se réunirent; mais la confusion fut au comble quand Prévan, qui reparut au milieu de tous, eut la cruauté de faire aux trois infidèles des excuses qui, en livrant leur secret, leur apprenaient entièrement jusqu’à quel point elles avaient été jouées.

Cependant on se mit à table, et peu après la contenance revint; les hommes se livrèrent, les femmes se soumirent. Tous avaient la haine dans le cœur, mais les propos n’en étaient pas moins tendres; la gaieté éveilla le désir qui, à son tour, lui prêta de nouveaux charmes. Cette étonnante orgie dura jusqu’au matin, et quand on se sépara les femmes durent se croire pardonnées; mais les hommes, qui avaient conservé leur ressentiment, firent dès le lendemain une rupture qui n’eut point de retour, et non contents de quitter leurs légères maîtresses, ils achevèrent leur vengeance en publiant leur aventure. Depuis ce temps une d’elles est au couvent, et les deux autres languissent, exilées dans leurs terres.

Voilà l’histoire de Prévan; c’est à vous de voir si vous voulez ajouter à sa gloire et vous atteler à son char de triomphe. Votre lettre m’a vraiment donné de l’inquiétude, et j’attends avec impatience une réponse plus sage et plus claire à la dernière que je vous ai écrite.

Adieu, ma belle amie, méfiez-vous des idées plaisantes ou bizarres qui vous séduisent toujours trop facilement. Songez que dans la carrière que vous courez l’esprit ne suffit pas, qu’une seule imprudence y devient un mal sans remède. Souffrez enfin que la prudente amitié soit quelquefois le guide de vos plaisirs.

Adieu. Je vous aime pourtant comme si vous étiez raisonnable.

De..., ce 18 septembre 17**.