Vous le dirai-je? cette puissance invincible à laquelle je me livre sans oser la calculer, ce charme irrésistible qui vous rend souveraine de mes pensées comme de mes actions, il m’arrive quelquefois de les craindre. Hélas! cet entretien que je vous demande est-ce à moi à le redouter? Peut-être après, enchaîné par mes promesses, me verrai-je réduit à brûler d’un amour que je sens bien qui ne pourra s’éteindre sans oser implorer votre secours! Ah! madame, de grâce, n’abusez pas de votre empire! Mais quoi! si vous devez en être plus heureuse, si je dois vous en paraître plus digne de vous, quelles peines ne sont pas adoucies par ces idées consolantes! Oui, je le sens, vous parler encore c’est vous donner contre moi de plus fortes armes, c’est me soumettre plus entièrement à votre volonté. Il est plus aisé de se défendre contre vos lettres; ce sont bien vos mêmes discours, mais vous n’êtes pas là pour leur prêter des forces. Cependant le plaisir de vous entendre m’en fait braver le danger: au moins aurai-je ce bonheur d’avoir tout fait pour vous, même contre moi, et mes sacrifices deviendront un hommage. Trop heureux de vous prouver de mille manières, comme je le sens de mille façons, que, sans m’en excepter, vous êtes, vous serez toujours l’objet le plus cher à mon cœur.
Du château de..., ce 23 septembre 17**.
LETTRE LXXXIV
Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES.
Vous avez vu combien nous avons été contrariés hier. De toute la journée je n’ai pas pu vous remettre la lettre que j’avais pour vous; j’ignore si j’y trouverai plus de facilité aujourd’hui. Je crains de vous compromettre en y mettant plus de zèle que d’adresse, et je ne me pardonnerais pas une imprudence qui vous deviendrait si fatale et causerait le désespoir de mon ami, en vous rendant éternellement malheureuse. Cependant je connais les impatiences de l’amour; je sens combien il doit être pénible, dans votre situation, d’éprouver quelque retard à la seule consolation que vous puissiez goûter dans ce moment. A force de m’occuper des moyens d’écarter les obstacles, j’en ai trouvé un dont l’exécution sera aisée si vous y mettez quelque soin.
Je crois avoir remarqué que la clef de la porte de votre chambre, qui donne sur le corridor, est toujours sur la cheminée de votre maman. Tout deviendrait facile avec cette clef, vous devez bien le sentir; mais à son défaut je vous en procurerai une semblable et qui la suppléera. Il me suffira, pour y parvenir, d’avoir l’autre une heure ou deux à ma disposition. Vous devez trouver aisément l’occasion de la prendre, et pour qu’on ne s’aperçoive pas qu’elle manque, j’en joins une ici à moi, qui est assez semblable, pour qu’on n’en voie pas la différence, à moins qu’on ne l’essaie; ce qu’on ne tentera pas. Il faudra seulement que vous ayez soin d’y mettre un ruban, bleu et passé, comme celui qui est à la vôtre.
Il faudrait tâcher d’avoir cette clef pour demain ou après-demain, à l’heure du déjeuner; parce qu’il vous sera plus facile de me la donner alors et qu’elle pourra être remise à sa place pour le soir, temps où votre maman pourrait y faire plus d’attention. Je pourrai vous la rendre au moment du dîner, si nous nous entendons bien.
Vous savez que quand on passe du salon à la salle à manger, c’est toujours Mme de Rosemonde qui marche la dernière. Je lui donnerai la main. Vous n’aurez qu’à quitter votre métier de tapisserie lentement, ou bien laisser tomber quelque chose de façon à rester en arrière: vous saurez bien alors prendre la clef que j’aurai soin de tenir derrière moi. Il ne faudra pas négliger, aussitôt après l’avoir prise, de rejoindre ma vieille tante et de lui faire quelques caresses. Si, par hasard, vous laissiez tomber cette clef, n’allez pas vous déconcerter; je feindrai que c’est moi et je vous réponds de tout.
Le peu de confiance que vous témoigne votre maman et ses procédés si durs envers vous, autorisent du reste cette petite supercherie. C’est, au surplus, le seul moyen de continuer à recevoir les lettres de Danceny et à lui faire passer les vôtres; tout autre est réellement trop dangereux et pourrait vous perdre tous deux sans ressource; aussi ma prudente amitié se reprocherait-elle de les employer davantage.