Une fois maîtres de la clef, il nous restera quelques précautions à prendre contre le bruit de la porte et de la serrure: mais elles sont bien faciles. Vous trouverez sous la même armoire où j’avais mis votre papier, de l’huile et une plume. Vous allez quelquefois chez vous à des heures où vous y êtes seule: il faut en profiter pour huiler la serrure et les gonds. La seule attention à avoir est de prendre garde aux taches qui déposeraient contre vous. Il faudra aussi attendre que la nuit soit venue, parce que si cela se fait avec l’intelligence dont vous êtes capable, il n’y paraîtra plus le lendemain matin.
Si pourtant on s’en aperçoit, n’hésitez pas à dire que c’est le frotteur du château. Il faudrait, dans ce cas, spécifier le temps, même les discours qu’il vous aura tenus: comme par exemple, qu’il prend ce soin contre la rouille, pour toutes les serrures dont on ne fait pas usage. Car vous sentez qu’il ne serait pas vraisemblable que vous eussiez été témoin de ce tracas sans en demander la cause. Ce sont ces petits détails qui donnent la vraisemblance et la vraisemblance rend les mensonges sans conséquence, en ôtant le désir de les vérifier.
Après que vous aurez lu cette lettre, je vous prie de la relire et même de vous en occuper: d’abord, c’est qu’il faut bien savoir ce qu’on veut bien faire; ensuite, pour vous assurer que je n’ai rien omis. Peu accoutumé à employer la finesse pour mon compte, je n’en ai pas grand usage; il n’a pas même fallu moins que ma vive amitié pour Danceny et l’intérêt que vous inspirez pour me déterminer à me servir de ces moyens, quelque innocents qu’ils soient. Je hais tout ce qui a l’air de la tromperie; c’est là mon caractère. Mais vos malheurs m’ont touché au point que je tenterai tout pour les adoucir.
Vous pensez bien que cette communication une fois établie entre nous, il me sera bien plus facile de vous procurer avec Danceny l’entretien qu’il désire. Cependant, ne lui parlez pas encore de tout ceci; vous ne feriez qu’augmenter son impatience, et le moment de la satisfaire n’est pas encore tout à fait venu. Vous lui devez, je crois, de la calmer plutôt que de l’aigrir. Je m’en rapporte là-dessus à votre délicatesse. Adieu, ma belle pupille, car vous êtes ma pupille. Aimez un peu votre tuteur et surtout ayez avec lui de la docilité; vous vous en trouverez bien. Je m’occupe de votre bonheur et soyez sûre que j’y trouverai le mien.
De..., ce 24 septembre 17**.
Pl. VI
C. Monnet inv. Ph. Trière sc.