Remonté au salon, il demanda, comme vous pouvez croire, une place dans cette loge; et comme la maréchale, qui le traite avec beaucoup de bonté, la lui promit s’il était sage, il en prit l’occasion d’une de ces conversations à double entente, pour lesquelles vous m’avez vanté son talent. En effet, s’étant mis à ses genoux, comme un enfant soumis, disait-il, sous prétexte de lui demander ses avis et d’implorer sa raison, il dit beaucoup de choses flatteuses et assez tendres, dont il m’était facile de me faire l’application. Plusieurs personnes ne s’étant pas remises au jeu l’après-souper, la conversation fut plus générale et moins intéressante; mais nos yeux parlèrent beaucoup. Je dis nos yeux: je devrais dire les siens, car les miens n’eurent qu’un langage, celui de la surprise. Il dut penser que je m’étonnais et m’occupais excessivement de l’effet prodigieux qu’il faisait sur moi. Je crois que je le laissai fort satisfait; je n’étais pas moins contente.
Le lundi suivant, je fus au Français, comme nous en étions convenus. Malgré votre curiosité littéraire, je ne puis vous rien dire du spectacle, sinon que Prévan a un talent merveilleux pour la cajolerie et que la pièce est tombée; voilà tout ce que j’y ai appris. Je voyais avec peine finir cette soirée qui réellement me plaisait beaucoup, et, pour la prolonger, j’offris à la maréchale de venir souper chez moi; ce qui me fournit le prétexte de le proposer à l’aimable cajoleur, qui ne demanda que le temps de courir, pour se dégager, jusque chez les comtesses de P***[35]. Ce nom me rendit toute ma colère; je vis clairement qu’il allait commencer les confidences; je me rappelai vos sages conseils et me promis bien... de poursuivre l’aventure; sûre que je le guérirais de cette dangereuse indiscrétion.
Étranger dans ma société, qui ce soir-là était peu nombreuse, il me devait les soins d’usage, aussi, quand on alla souper, m’offrit-il la main. J’eus la malice, en l’acceptant, de mettre dans la mienne un léger frémissement et d’avoir, pendant la marche, les yeux baissés et la respiration haute. J’avais l’air de pressentir ma défaite et de redouter mon vainqueur. Il le remarqua à merveille, aussi le traître changea-t-il sur-le-champ de ton et de maintien. Il était galant, il devint tendre. Ce n’est pas que les propos ne fussent à peu près les mêmes, la circonstance y forçait, mais son regard, devenu moins vif, était plus caressant, l’inflexion de sa voix plus douce, son sourire n’était plus celui de la finesse, mais du contentement. Enfin, dans ses discours, éteignant peu à peu le feu de la saillie, l’esprit fit place à la délicatesse. Je vous le demande, qu’eussiez-vous fait de mieux?
De mon côté, je devins rêveuse, à tel point qu’on fut forcé de s’en apercevoir, et quand on m’en fit le reproche, j’eus l’adresse de m’en défendre maladroitement et de jeter sur Prévan un coup d’œil prompt, mais timide et déconcerté et propre à lui faire croire que toute ma crainte était qu’il ne devinât la cause de mon trouble.
Après souper, je profitai du temps où la bonne maréchale contait une de ces histoires qu’elle conte toujours pour me placer sur mon ottomane, dans cet abandon que donne une tendre rêverie. Je n’étais pas fâchée que Prévan me vît ainsi; il m’honora, en effet, d’une attention toute particulière. Vous jugez bien que mes timides regards n’osaient chercher les yeux de mon vainqueur; mais dirigés vers lui d’une manière plus humble, ils m’apprirent bientôt que j’obtenais l’effet que je voulais produire. Il fallait encore lui persuader que je le partageais; aussi quand la maréchale annonça qu’elle allait se retirer, je m’écriai d’une voix molle et tendre: «Ah Dieu! j’étais si bien là!» Je me levai pourtant; mais avant de me séparer d’elle, je lui demandai ses projets, pour avoir un prétexte de dire les miens et de faire savoir que je resterais chez moi le surlendemain. Là-dessus, tout le monde se sépara.
Alors je me mis à réfléchir. Je ne doutais pas que Prévan ne profitât de l’espèce de rendez-vous que je venais de lui donner; qu’il n’y vînt d’assez bonne heure pour me trouver seule et que l’attaque ne fût vive; mais j’étais bien sûre aussi, d’après ma réputation, qu’il ne me traiterait pas avec cette légèreté que, pour peu qu’on ait d’usage, on n’emploie qu’avec les femmes à aventures ou celles qui n’ont aucune expérience, et je voyais mon succès certain s’il prononçait le mot d’amour, s’il avait la prétention, surtout, de l’obtenir de moi.
Qu’il est commode d’avoir affaire à vous autres, gens à principes! quelquefois un brouillon d’amoureux vous déconcerte par sa timidité, ou vous embarrasse par ses fougueux transports, c’est une fièvre qui, comme l’autre, a ses frissons et son ardeur et quelquefois varie dans ses symptômes. Mais votre marche réglée se devine si facilement! L’arrivée, le maintien, le ton, les discours, je savais tout dès la veille. Je ne vous rendrai donc pas notre conversation que vous suppléerez aisément. Observez seulement que, dans ma feinte défense, je l’aidais de tout mon pouvoir: embarras pour lui donner le temps de parler, mauvaises raisons pour être combattue, crainte et méfiance pour ramener les protestations, et ce refrain perpétuel de sa part, je ne vous demande qu’un mot, et ce silence de la mienne qui semble ne le laisser attendre que pour le faire désirer davantage; au travers de tout cela, une main cent fois prise qui se retire toujours et ne se refuse jamais. On passerait ainsi tout un jour, nous y passâme une mortelle heure; nous y serions peut-être encore si nous n’avions entendu entrer un carrosse dans ma cour. Cet heureux contretemps rendit, comme de raison, ses instances plus vives, et moi, voyant le moment arrivé où j’étais à l’abri de toute surprise, après m’être préparée par un long soupir, j’accordai le mot précieux. On annonça, et peu de temps après j’eus un cercle assez nombreux.
Prévan me demanda de venir le lendemain matin, et j’y consentis; mais, soigneuse de me défendre, j’ordonnai à ma femme de chambre de rester tout le temps de cette visite dans ma chambre à coucher, d’où vous savez qu’on voit tout ce qui se passe dans mon cabinet de toilette, et ce fut là que je le reçus. Libres dans notre conversation et ayant tous deux le même désir, nous fûmes bientôt d’accord, mais il fallait se défaire de ce spectateur importun; c’était où je l’attendais.
Alors, lui faisant à mon gré le tableau de ma vie intérieure, je lui persuadai aisément que nous ne trouverions jamais un moment de liberté et qu’il fallait regarder comme une espèce de miracle celle dont nous avions joui hier, qui même laisserait encore des dangers trop grands pour m’y exposer, puisqu’à tout moment on pouvait entrer dans mon salon. Je ne manquai pas d’ajouter que tous ces usages s’étaient établis parce que, jusqu’à ce jour, ils ne m’avaient jamais contrariée, et j’insistai en même temps sur l’impossibilité de les changer sans me compromettre aux yeux de mes gens. Il essaya de s’attrister, de prendre de l’humeur, de me dire que j’avais peu d’amour, et vous devinez combien tout cela me touchait. Mais voulant frapper le coup décisif, j’appelai les larmes à mon secours. Ce fut exactement le Zaïre, vous pleurez. Cet empire qu’il se crut sur moi et l’espoir qu’il en conçut de me perdre à son gré lui tinrent lieu de tout l’amour d’Orosmane.
Ce coup de théâtre passé, nous revînmes aux arrangements. Au défaut du jour, nous nous occupâmes de la nuit; mais mon suisse devenait un obstacle insurmontable et je ne permettais pas qu’on essayât de le gagner. Il me proposa la petite porte de mon jardin; mais je l’avais prévu, et j’y créai un chien qui, tranquille et silencieux le jour, était un vrai démon la nuit. La facilité avec laquelle j’entrai dans tous ces détails était bien propre à l’enhardir, aussi vint-il à me proposer l’expédient le plus ridicule, et ce fut celui que j’acceptai.