D’abord son domestique était sûr comme lui-même; en cela, il ne trompait guère, l’un l’était bien autant que l’autre. J’aurais un grand souper chez moi, il y serait, il prendrait son temps pour sortir seul. L’adroit confiant appellerait la voiture, ouvrirait la portière et lui, Prévan, au lieu de monter, s’esquiverait adroitement. Son cocher ne pouvait s’en apercevoir en aucune façon; ainsi sorti pour tout le monde et cependant resté chez moi, il s’agissait de savoir s’il pourrait parvenir à mon appartement. J’avoue que d’abord mon embarras fut de trouver contre ce projet d’assez mauvaises raisons pour qu’il pût avoir l’air de les détruire; il y répondit par des exemples. A l’entendre, rien n’était plus ordinaire que ce moyen; lui-même s’en était beaucoup servi; c’était même celui dont il faisait le plus d’usage, comme le moins dangereux.
Subjuguée par ces autorités irrécusables, je convins, avec candeur, que j’avais bien un escalier dérobé qui conduisait très près de mon boudoir, que je pouvais y laisser la clé et qu’il lui serait facile de s’y enfermer et d’attendre, sans beaucoup de risques, que mes femmes fussent retirées, et puis, pour donner plus de vraisemblance à mon consentement, le moment d’après je ne voulais plus, je ne revenais à consentir qu’à condition d’une soumission parfaite, d’une sagesse... Ah! quelle sagesse! Enfin je voulais bien lui prouver mon amour, mais non pas satisfaire le sien.
La sortie, dont j’oubliais de vous parler, devait se faire par la petite porte du jardin; il ne s’agissait que d’attendre le point du jour, le cerbère ne dirait plus mot. Pas une âme ne passe à cette heure-là et les gens sont dans le plus fort du sommeil. Si vous vous étonnez de ce tas de mauvais raisonnements, c’est que vous oubliez notre situation réciproque. Qu’avions-nous besoin d’en faire de meilleurs? Il ne demandait pas mieux que tout cela se sût, et moi, j’étais bien sûre qu’on ne le saurait pas. Le jour fut fixé au surlendemain.
Remarquez que voilà une affaire arrangée et que personne n’a encore vu Prévan dans ma société. Je le rencontre à souper chez une de mes amies; il lui offre sa loge pour une pièce nouvelle et j’y accepte une place. J’invite cette femme à souper pendant le spectacle et devant Prévan, je ne puis presque pas me dispenser de lui proposer d’en être. Il accepte et me fait, deux jours après, une visite que l’usage exige. Il vient, à la vérité, me voir le lendemain matin; mais, outre que les visites du matin ne marquent plus, il ne tient qu’à moi de trouver celle-ci trop leste, et je le remets en effet dans la classe des gens moins liés avec moi, par une invitation écrite pour un souper de cérémonie. Je puis bien dire comme Annette: Mais voilà tout, pourtant!
Le jour fatal arrivé, ce jour où je devais perdre ma vertu et ma réputation, je donnai mes instructions à ma fidèle Victoire et elle les exécuta comme vous le verrez bientôt.
Cependant le soir vint. J’avais déjà beaucoup de monde chez moi quand on y annonça Prévan. Je le reçus avec une politesse marquée qui constatait mon peu de liaison avec lui, et je le mis à la partie de la maréchale, comme étant celle par qui j’avais fait cette connaissance. La soirée ne produisit rien qu’un très petit billet que le discret amoureux trouva moyen de me remettre et que j’ai brûlé suivant ma coutume. Il m’y annonçait que je pouvais compter sur lui, et ce mot essentiel était entouré de tous les mots parasites d’amour, de bonheur, etc., qui ne manquent jamais de se trouver à pareille fête.
A minuit, les parties étant finies, je proposai une courte macédoine[36]. J’avais le double projet de favoriser l’évasion de Prévan et en même temps de la faire remarquer, ce qui ne pouvait manquer d’arriver, vu sa réputation de joueur. J’étais bien aise aussi qu’on pût se rappeler au besoin que je n’avais pas été pressée de rester seule.
Le jeu dura plus que je n’avais pensé. Le diable me tentait et je succombai au désir d’aller consoler l’impatient prisonnier. Je m’acheminais ainsi à ma perte, quand je réfléchis qu’une fois rendue tout à fait je n’aurais plus sur lui l’empire de le tenir dans le costume de décence nécessaire à mes projets. J’eus la force de résister. Je rebroussai chemin et revins, non sans humeur, reprendre ma place à ce jeu éternel. Il finit pourtant et chacun s’en alla. Pour moi, je sonnai mes femmes, je me déshabillai fort vite et les renvoyai de même.
Me voyez-vous, vicomte, dans ma toilette légère, marchant d’un pas timide et circonspect, et d’une main mal assurée ouvrir la porte à mon vainqueur? Il m’aperçut: l’éclair n’est pas plus prompt. Que vous dirai-je? je fus vaincue, tout à fait vaincue, avant d’avoir pu dire un mot pour l’arrêter ou pour me défendre. Il voulut ensuite prendre une situation plus commode et plus convenable aux circonstances. Il maudissait sa parure qui, disait-il, l’éloignait de moi; il voulait me combattre à armes égales, mais mon extrême timidité s’opposa à ce projet et mes tendres caresses ne lui en laissèrent pas le temps. Il s’occupa d’autre chose.
Ses droits étaient doublés et ses prétentions revinrent; mais alors: «Écoutez-moi, lui dis-je, vous aurez jusqu’ici un assez agréable récit à faire aux deux comtesses de P*** et à mille autres; mais je suis curieuse de savoir comment vous raconterez la fin de l’aventure.» En parlant ainsi, je sonnais de toutes mes forces. Pour le coup, j’eus mon tour et mon action fut plus vive que sa parole. Il n’avait encore que balbutié quand j’entendis Victoire accourir et appeler les gens qu’elle avait gardés chez elle, comme je le lui avais ordonné. Là, prenant mon ton de reine et élevant la voix: «Sortez, monsieur, continuai-je, et ne reparaissez jamais devant moi.» Là-dessus, la foule de mes gens entra.