Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous demander le repos et l’innocence. Ah Dieu! sans vous eût-elle jamais été réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien; je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un sentiment impérieux. Une plainte n’est pas un murmure. Faites par générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments que vous m’avez inspirés je joindrai celui d’une éternelle reconnaissance. Adieu, adieu, monsieur.

De..., ce 27 septembre 17**.


LETTRE XCI

Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.

Consterné par votre lettre, j’ignore encore, madame, comment je pourrai y répondre. Sans doute, s’il faut choisir entre votre malheur et le mien, c’est à moi à me sacrifier et je ne balance pas; mais de si grands intérêts méritent bien, ce me semble, d’être avant tout discutés et éclaircis, et comment y parvenir si nous ne devons plus nous parler ni nous voir?

Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous unissent, une vaine terreur suffira pour nous séparer peut-être sans retour! En vain l’amitié tendre, l’ardent amour réclameront leurs droits; leurs voix ne seront point entendues, et pourquoi? Quel est donc ce danger pressant qui vous menace? Ah! croyez-moi, de pareilles craintes et si légèrement conçues sont déjà, ce me semble, d’assez puissants motifs de sécurité.

Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des impressions défavorables qu’on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès de l’homme qu’on estime; on n’éloigne pas surtout celui qu’on a jugé digne de quelque amitié: c’est l’homme dangereux qu’on redoute et qu’on fuit.

Cependant, qui fut jamais plus respectueux et plus soumis que moi? Déjà vous le voyez, je m’observe dans mon langage; je ne me permets plus ces noms si doux, si chers à mon cœur, et qu’il ne cesse de vous donner en secret. Ce n’est plus l’amant fidèle et malheureux, recevant les conseils et les consolations d’une amie tendre et sensible, c’est l’accusé devant son juge, l’esclave devant son maître. Ces nouveaux titres imposent sans doute de nouveaux devoirs, je m’engage à les remplir tous. Écoutez-moi et si vous me condamnez, j’y souscris et je pars. Je promets davantage: préférez-vous ce despotisme qui juge sans entendre? Vous sentez-vous le courage d’être injuste? Ordonnez et j’obéis encore.

Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l’entende de votre bouche. Et pourquoi? m’allez-vous dire à votre tour. Ah! que si vous faites cette question vous connaissez peu l’amour et mon cœur! N’est-ce donc rien que de vous voir encore une fois? Eh! quand vous porterez le désespoir dans mon âme, peut-être un regard consolateur l’empêchera d’y succomber. Enfin, s’il me faut renoncer à l’amour, à l’amitié, pour qui seuls j’existe, au moins vous verrez votre ouvrage et votre pitié me restera; cette faveur légère quand même je ne la mériterais pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez cher pour espérer de l’obtenir.