Quoi! vous allez m’éloigner de vous! Vous consentez donc à ce que nous devenions étrangers l’un à l’autre? que dis-je? vous le désirez, et tandis que vous m’assurez que mon absence n’altérera point vos sentiments, vous ne pressez mon départ que pour travailler plus facilement à les détruire.
Déjà vous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le sentiment qu’obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger service, votre ennemi même en cessant de vous nuire, voilà ce que vous m’offrez! et vous voulez que mon cœur s’en contente! Interrogez le vôtre: si votre amant, si votre ami venaient un jour vous parler de leur reconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation: Retirez-vous, vous êtes des ingrats!
Je m’arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez l’expression d’une douleur que vous faites naître, elle ne nuira pas à ma soumission parfaite. Mais je vous en conjure à mon tour, au nom de ces sentiments si doux que vous-même vous réclamez, ne refusez pas de m’entendre, et par pitié du moins pour le trouble mortel où vous m’avez plongé, n’en éloignez pas le moment. Adieu, madame.
De..., ce 7 septembre 17**, au soir.
LETTRE XCII
Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.
O mon ami! votre lettre m’a glacé d’effroi. Cécile... O Dieu! est-il possible? Cécile ne m’aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité à travers le voile dont votre amitié l’entoure. Vous avez voulu me préparer à recevoir un coup mortel; je vous remercie de vos soins, mais peut-on en imposer à l’amour? Il court au-devant de ce qui l’intéresse; il n’apprend pas son sort, il le devine. Je ne doute plus du mien; parlez-moi sans détour, vous le pouvez et je vous en prie. Mandez-moi tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les moindres détails sont précieux. Tâchez surtout de vous rappeler ses paroles. Un mot pour l’autre peut changer toute une phrase; le même a quelquefois deux sens... Vous pouvez vous être trompé: hélas! je cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts? J’aurais dû prévoir ce changement par les difficultés que depuis un temps, elle trouve à tout. L’amour ne connaît pas tant d’obstacles.
Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de la voir? Cela est-il donc impossible? L’absence est si cruelle, si funeste... et elle a refusé un moyen de me voir! Vous ne me dites pas quel il était; s’il y avait en effet trop de danger, elle sait bien que je ne veux pas qu’elle se risque trop. Mais aussi je connais votre prudence et, pour mon malheur je ne peux pas y croire.
Que vais-je faire à présent? Comment lui écrire? Si je lui laisse voir mes soupçons, ils la chagrineront peut-être, et s’ils sont injustes, me pardonnerai-je de l’avoir affligée? Si je les lui cache c’est la tromper et je ne sais point dissimuler avec elle.