Qu’est-ce que j’ai donc fait pour vous tant fâcher? Je n’ai pas osé prendre une clef, parce que je craignais que maman ne s’en aperçût, et que cela ne me causât encore du chagrin et à vous aussi à cause de moi, et puis encore, parce qu’il me semble que c’est mal fait. Mais ce n’était que M. de Valmont qui m’en avait parlé; je ne pouvais pas savoir si vous le vouliez ou non, puisque vous n’en saviez rien. A présent que je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la prendre cette clef? Je la prendrai dès demain, et puis nous verrons ce que vous aurez encore à dire.

M. de Valmont a beau être votre ami, je crois que je vous aime bien autant qu’il peut vous aimer, pour le moins, et cependant c’est toujours lui qui a raison et moi j’ai toujours tort. Je vous assure que je suis bien fâchée. Ça vous est bien égal parce que vous savez que je m’apaise tout de suite; mais à présent que j’aurai la clef je pourrai vous voir quand je voudrai, et je vous assure que je ne voudrai pas quand vous agirez comme ça. J’aime mieux avoir du chagrin qui me vienne de moi que s’il me venait de vous: voyez ce que vous voulez faire.

Si vous vouliez, nous nous aimerions tant! et au moins n’aurions-nous de peines que celles qu’on nous fait! Je vous assure bien que si j’étais maîtresse, vous n’auriez jamais à vous plaindre de moi; mais si vous ne me croyez pas nous serons toujours bien malheureux, et ce ne sera pas ma faute. J’espère que bientôt nous pourrons nous voir et qu’alors nous n’aurons plus d’occasions de nous chagriner comme à présent.

Si j’avais pu prévoir ça, j’aurais pris cette clef tout de suite; mais en vérité je croyais bien faire. Ne m’en voulez donc pas, je vous en prie. Ne soyez plus triste et aimez-moi toujours autant que je vous aime; alors je serai bien contente. Adieu, mon cher ami.

Du château de..., ce 28 septembre 17**.


LETTRE XCV

CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT.

Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me remettre cette clef que vous m’aviez donnée pour mettre à la place de l’autre; puisque tout le monde le veut, il faut bien que j’y consente aussi.

Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny que je ne l’aimais plus; je ne crois pas vous avoir jamais donné lieu de le penser, et cela lui a fait bien de la peine et à moi aussi. Je sais bien que vous êtes son ami, mais ce n’est pas une raison pour le chagriner, ni moi non plus. Vous me feriez bien plaisir de lui mander le contraire la première fois que vous lui écrirez et que vous en êtes sûr, car c’est en vous qu’il a le plus de confiance, et moi quand j’ai dit une chose et qu’on ne la croit pas, je ne sais plus comment faire.