Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me voir? un moyen simple, commode et sûr[38]? Et c’est ainsi que vous m’aimez! Une si courte absence a bien changé vos sentiments. Mais pourquoi me tromper? Pourquoi me dire que vous m’aimez toujours, que vous m’aimez davantage? Votre maman en détruisant votre amour, a-t-elle aussi détruit votre candeur? Si au moins elle vous a laissé quelque pitié, vous n’apprendrez pas sans peine les tourments affreux que vous me causez. Ah! je souffrirais moins pour mourir.
Dites-moi donc, votre cœur m’est-il fermé sans retour? m’avez-vous entièrement oublié? Grâce à vos refus, je ne sais ni quand vous entendrez mes plaintes, ni quand vous y répondrez. L’amitié de Valmont avait assuré notre correspondance; mais vous vous n’avez pas voulu; vous la trouviez pénible, vous avez préféré qu’elle fût rare. Non, je ne croirai plus à l’amour, à la bonne foi. Eh! qui peut-on croire si Cécile m’a trompé?
Répondez-moi donc: est-il vrai que vous ne m’aimez plus? Non, cela n’est pas possible; vous vous faites illusion; vous calomniez votre cœur. Une crainte passagère, un moment de découragement, mais que l’amour a bientôt fait disparaître, n’est-il pas vrai, ma Cécile? Ah! sans doute et j’ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d’avoir tort! Que j’aimerais à vous faire de tendres excuses, à réparer ce moment d’injustice par une éternité d’amour!
Cécile, Cécile, ayez pitié de moi! Consentez à me voir, prenez-en tous les moyens! Voyez ce que produit l’absence des craintes, soupçons, peut-être de la froideur! Un seul regard, un seul mot et nous serons heureux. Mais quoi! puis-je encore parler de bonheur? peut-être est-il perdu pour moi, perdu pour jamais. Tourmenté par la crainte, cruellement pressé entre les soupçons injustes et la vérité plus cruelle, je ne puis m’arrêter à aucune pensée; je ne conserve d’existence que pour souffrir et vous aimer. Ah! Cécile, vous seule avez le droit de me la rendre chère, et j’attends du premier mot que vous prononcerez le retour du bonheur ou la certitude d’un désespoir éternel.
Paris, ce 27 septembre 17**.
[38] Danceny ne sait pas quel était ce moyen, il répète seulement l’expression de Valmont.
LETTRE XCIV
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Je ne conçois rien à votre lettre, sinon la peine qu’elle me cause. Qu’est-ce que M. de Valmont vous a donc mandé et qu’est-ce qui a pu vous faire croire que je ne vous aimais plus? Cela serait peut-être bien heureux pour moi, car sûrement j’en serais moins tourmentée, et il est bien dur quand je vous aime comme je fais, de voir que vous croyez toujours que j’ai tort, et qu’au lieu de me consoler, ce soit de vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus de chagrin. Vous croyez que je vous trompe et que je vous dis ce qui n’est pas! vous avez là une jolie idée de moi! Quand je serais menteuse comme vous me le reprochez, quel intérêt y aurais-je? Assurément, si je ne vous aimais plus je n’aurais qu’à le dire et tout le monde m’en louerait; mais par malheur c’est plus fort que moi, et il faut que ce soit pour quelqu’un qui ne m’en a pas d’obligation du tout!