J’étais, je l’avoue, vivement ému, et je crois que j’aurais consenti à sa demande quand les circonstances ne m’y auraient pas forcé. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’après lui avoir donné quelques secours, je l’ai laissée comme elle m’en priait, et que je m’en félicite. Déjà j’en ai presque reçu le prix.
Je m’attendais qu’ainsi que le jour de ma première déclaration elle ne se montrerait pas de la soirée. Mais, vers les huit heures, elle est descendue au salon et a seulement annoncé au cercle qu’elle s’était trouvée fort incommodée. Sa figure était abattue, sa voix faible et son maintien composé; mais son regard était doux et souvent il s’est fixé sur moi. Son refus de jouer m’ayant même obligé de prendre sa place, elle a pris la sienne à mes côtés. Pendant le souper elle est restée seule dans le salon. Quand on y est revenu, j’ai cru m’apercevoir qu’elle avait pleuré; pour m’en éclaircir, je lui ai dit qu’il me semblait qu’elle s’était encore ressentie de son incommodité; à quoi elle m’a obligeamment répondu: «Ce mal-là ne s’en va pas si vite qu’il vient!» Enfin, quand on s’est retiré, je lui ai donné la main et à la porte de son appartement elle a serré la mienne avec force. Il est vrai que ce mouvement m’a paru avoir quelque chose d’involontaire: mais tant mieux; c’est une preuve de plus de mon empire.
Je parierais qu’à présent elle est enchantée d’en être là: tous les frais sont faits; il ne reste plus qu’à jouir. Peut-être, pendant que je vous écris, s’occupe-t-elle déjà de cette douce idée! et quand même elle s’occuperait, au contraire, d’un nouveau projet de défense, ne savons-nous pas bien ce que deviennent tous ces projets-là? Je vous le demande, cela peut-il aller plus loin que notre prochaine entrevue? Je m’attends bien par exemple, qu’il y aura quelques façons pour l’accorder; mais bon! le premier pas franchi, ces prudes austères savent-elles s’arrêter? Leur amour est une véritable explosion; la résistance y donne plus de force. Ma farouche dévote courrait après moi, si je cessais de courir après elle.
Enfin, ma belle amie, incessamment j’arriverai chez vous, pour vous sommer de votre parole. Vous n’avez pas oublié, sans doute, ce que vous m’avez promis après le succès; cette infidélité à votre chevalier? êtes-vous prête? pour moi je le désire comme si nous ne nous étions jamais connus. Au reste, vous connaître est peut-être une raison pour le désirer davantage:
Je suis juste et ne suis point galant[39].
Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma grave conquête; et je vous promets de profiter du premier prétexte pour m’absenter vingt-quatre heures d’auprès d’elle. Ce sera sa punition de m’avoir tenu si longtemps éloigné de vous. Savez-vous que voilà plus de deux mois que cette aventure m’occupe? oui, deux mois et trois jours; il est vrai que je compte demain, puisqu’elle ne sera véritablement consommée qu’alors. Cela me rappelle que Mlle de B*** a résisté les trois mois complets. Je suis bien aise de voir que la franche coquetterie a plus de défense que l’austère vertu.
Adieu, ma belle amie; il faut vous quitter car il est fort tard. Cette lettre m’a mené plus loin que je ne comptais; mais comme j’envoie demain matin à Paris, j’ai voulu en profiter pour vous faire partager un jour plus tôt la joie de votre ami.
Du château de..., ce 2 octobre 17**, au soir.
[39] Voltaire, comédie de Nanine.