Je n’en ai pourtant pas ri d’abord; jamais je n’avais autant senti l’empire de mon caractère. Assurément, j’allais à ce rendez-vous sans plaisir et uniquement par procédé. Mon lit, dont j’avais grand besoin, me semblait pour le moment, préférable à celui de tout autre et je ne m’en étais éloigné qu’à regret. Cependant, je n’ai pas eu plutôt trouvé un obstacle que je brûlais de le franchir; j’étais humilié, surtout qu’un enfant m’eût joué. Je me retirai donc avec beaucoup d’humeur; et dans le projet de ne plus me mêler de ce sot enfant, ni de ses affaires, je lui avais écrit sur-le-champ, un billet que je comptais lui remettre aujourd’hui et où je l’évaluais à son juste prix. Mais, comme on dit, la nuit porte conseil; j’ai trouvé ce matin que, n’ayant pas ici le choix des distractions, il fallait garder celle-là: j’ai donc supprimé le sévère billet. Depuis que j’y ai réfléchi, je ne reviens pas d’avoir eu l’idée de finir une aventure avant d’avoir en main de quoi en perdre l’héroïne. Où nous mène pourtant un premier mouvement! Heureux, ma belle amie, qui a su comme vous s’accoutumer à n’y jamais céder! Enfin, j’ai différé ma vengeance; j’ai fait ce sacrifice à vos vues sur Gercourt.
A présent que je ne suis plus en colère, je ne vois plus que du ridicule dans la conduite de votre pupille. En effet, je voudrais bien savoir ce qu’elle espère gagner par là! pour moi je m’y perds: si ce n’est que pour se défendre, il faut convenir qu’elle s’y prend un peu tard. Il faudra bien qu’un jour elle me dise le mot de cette énigme! j’ai grande envie de le savoir. C’est peut-être seulement qu’elle se trouvait fatiguée? franchement cela se pourrait; car sans doute elle ignore encore que les flèches de l’amour, comme la lance d’Achille, portent avec elles le remède aux blessures qu’elles font. Mais non, à sa petite grimace de toute la journée, je parierais qu’il entre là-dedans du repentir... là... quelque chose... comme de la vertu... De la vertu!... c’est bien à elle qu’il convient d’en avoir? Ah! qu’elle la laisse à la femme véritablement née pour elle, la seule qui sache l’embellir, qui la ferait aimer!... Pardon, ma belle amie, mais c’est ce soir même que s’est passé, entre Mme de Tourvel et moi, la scène dont j’ai à vous rendre compte et j’en conserve encore quelque émotion. J’ai besoin de me faire violence pour me distraire de l’impression qu’elle m’a faite; c’est même pour m’y aider que je me suis mis à vous écrire. Il faut pardonner quelque chose à ce premier moment.
Il y a déjà quelques jours que nous sommes d’accord, Mme de Tourvel et moi sur nos sentiments; nous ne disputons plus que sur les mots. C’était toujours, à la vérité, son amitié qui répondait à mon amour: mais ce langage de convention ne changeait pas le fond des choses, et quand nous serions restés ainsi j’en aurais peut-être été moins vite, mais non pas moins sûrement. Déjà même il n’était plus question de m’éloigner, comme elle le voulait d’abord; et pour les entretiens que nous avons journellement, si je mets mes soins à lui en offrir l’occasion, elle met les siens à la saisir.
Comme c’est ordinairement à la promenade que se passent nos petits rendez-vous, le temps affreux qu’il a fait tout aujourd’hui ne me laissait rien espérer: j’en étais même vraiment contrarié; je ne prévoyais pas combien je devais gagner à ce contretemps.
Ne pouvant se promener, on s’est mis à jouer en sortant de table; et comme je joue peu et que je ne suis plus nécessaire, j’ai pris ce temps pour monter chez moi, sans autre projet que d’y attendre, à peu près, la fin de la partie.
Je retournais joindre le cercle quand j’ai trouvé la charmante femme qui entrait dans son appartement, et qui, soit imprudence ou faiblesse, m’a dit de sa douce voix: «Où allez-vous donc? Il n’y a personne au salon». Il ne m’en a pas fallu davantage, comme vous pouvez croire, pour essayer d’entrer chez elle; j’y ai trouvé moins de résistance que je ne m’y attendais. Il est vrai que j’avais eu la précaution de commencer la conversation à la porte et de la commencer indifférente; mais à peine avons-nous été établis que j’ai ramené la véritable et que j’ai parlé de mon amour à mon amie. Sa première réponse, quoique simple, m’a paru assez expressive: «Oh! tenez, m’a-t-elle dit, ne parlons pas de cela ici»; et elle tremblait. La pauvre femme! elle se voit mourir.
Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque temps, assuré du succès un jour ou l’autre et la voyant user tant de force dans d’inutiles combats, j’avais résolu de ménager les miennes et d’attendre sans effort qu’elle se rendît de lassitude. Vous sentez bien qu’ici il faut un triomphe complet et que je ne veux rien devoir à l’occasion. C’était même d’après ce plan formé et pour pouvoir être pressant, sans m’engager trop, que je suis revenu à ce mot d’amour si obstinément refusé; sûr qu’on me croyait assez d’ardeur, j’ai essayé un ton plus tendre. Ce refus ne me fâchait plus, il m’affligeait; ma sensible amie ne me devait-elle pas quelques consolations?
Tout en me consolant, une main était restée dans la mienne; le joli corps était appuyé sur mon bras et nous étions extrêmement rapprochés. Vous avez sûrement remarqué combien dans cette situation, à mesure que la défense mollit, les demandes et les refus se passent de plus près; comment la tête se détourne et les regards se baissent, tandis que les discours toujours prononcés d’une voix faible, deviennent rares et entrecoupés. Ces symptômes précieux annoncent, d’une manière non équivoque, le consentement de l’âme; mais rarement a-t-il encore passé jusqu’aux sens; je crois même qu’il est toujours dangereux de tenter alors quelque entreprise trop marquée; parce que cet état d’abandon n’étant jamais sans un plaisir très doux, on ne saurait forcer d’en sortir sans causer une humeur qui tourne infailliblement au profit de la défense.
Mais, dans le cas présent, la prudence m’était d’autant plus nécessaire que j’avais surtout à redouter l’effroi que cet oubli d’elle-même ne manquerait pas de causer à ma tendre rêveuse. Aussi, cet aveu que je demandais, je n’exigeais pas même qu’il fût prononcé; un regard pouvait suffire; un seul regard et j’étais heureux.
Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet levés sur moi, la bouche céleste a même prononcé: «Eh bien! oui, je...» Mais, tout à coup le regard s’est éteint, la voix a manqué et cette femme adorable est tombée dans mes bras. A peine avais-je eu le temps de l’y recevoir que, se dégageant avec une force convulsive, la vue égarée et les mains élevées vers le ciel... «Dieu... ô mon Dieu, sauvez-moi», s’est-elle écriée; et sur-le-champ, plus prompte que l’éclair, elle était à genoux à dix pas de moi. Je l’entendais prête à suffoquer. Je me suis avancé pour la secourir; mais elle prenant mes mains qu’elle baignait de pleurs, quelquefois même embrassant mes genoux: «Oui, ce sera vous, disait-elle, ce sera vous qui me sauverez! Vous ne voulez pas ma mort, laissez-moi; sauvez-moi, laissez-moi; au nom de Dieu, laissez-moi!» Et ces discours peu suivis s’échappaient à peine à travers des sanglots redoublés. Cependant elle me tenait avec une force qui ne m’aurait pas permis de m’éloigner; alors rassemblant les miennes, je l’ai soulevée dans mes bras. Au même instant les pleurs ont cessé; elle ne parlait plus: tous ses membres se sont raidis et de violentes convulsions ont succédé à cet orage.