Ce n’est que par vous, mon indulgente amie, que je puis ne pas être entièrement séparée de lui. Je ne veux pas abuser de vos bontés; je sens à merveille que vos lettres ne peuvent pas être longues; mais vous ne refuserez pas deux mots à votre enfant: un pour soutenir son courage et l’autre pour l’en consoler. Adieu, ma respectable amie.

Paris, ce 5 octobre 17**.


LETTRE CIX

CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.

Ce n’est que d’aujourd’hui, madame, que j’ai remis à M. de Valmont la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Je l’ai gardée quatre jours, malgré les frayeurs que j’avais souvent qu’on ne la trouvât, mais je la cachais avec bien du soin, et quand le chagrin me reprenait, je m’enfermais pour la relire.

Je vois bien que ce que je croyais un si grand malheur n’en est presque pas un, et il faut avouer qu’il y a bien du plaisir, de façon que je ne m’afflige presque plus. Il n’y a que l’idée de Danceny qui me tourmente toujours quelquefois. Mais il y a déjà tout plein de moments où je n’y songe pas du tout! aussi c’est que M. de Valmont est bien aimable!

Je me suis raccommodée avec lui depuis deux jours: ça m’a été bien facile, car je ne lui avais encore dit que deux paroles qu’il m’a dit que si j’avais quelque chose à lui dire, il viendrait le soir dans ma chambre, et je n’ai eu qu’à répondre que je le voulais bien. Et puis, dès qu’il y a été, il n’a pas paru plus fâché que si je ne lui avais jamais rien fait. Il ne m’a grondée qu’après, et encore bien doucement, et c’était d’une manière... Tout comme vous, ce qui m’a prouvé qu’il avait aussi bien de l’amitié pour moi.

Je ne saurais vous dire combien il m’a raconté de drôles de choses et que je n’aurais jamais crues, particulièrement sur maman. Vous me feriez bien plaisir de me mander si tout ça est vrai. Ce qui est bien sûr, c’est que je ne pouvais pas me retenir de rire; si bien qu’une fois j’ai ri aux éclats, ce qui nous a fait bien peur, car maman aurait pu entendre, et si elle était venue voir, qu’est-ce que je serais devenue? C’est bien pour le coup qu’elle m’aurait remise au couvent!

Comme il faut être prudent, et que, comme M. de Valmont m’a dit lui-même, pour rien au monde il ne voudrait risquer de me compromettre, nous sommes convenus que dorénavant il viendrait seulement ouvrir la porte et que nous irions dans sa chambre. Pour là, il n’y a rien à craindre; j’y ai déjà été hier, et actuellement que je vous écris, j’attends encore qu’il vienne. A présent, madame, j’espère que vous ne me gronderez plus.