Il y a pourtant une chose qui m’a bien surprise dans votre lettre, c’est ce que vous me mandez pour quand je serai mariée, au sujet de Danceny et de M. de Valmont. Il me semble qu’un jour à l’Opéra vous me disiez au contraire qu’une fois mariée, je ne pourrais plus aimer que mon mari et qu’il me faudrait même oublier Danceny; au reste, peut-être que j’avais mal entendu, et j’aime bien mieux que cela soit autrement, parce qu’à présent je ne craindrai plus tant le moment de mon mariage. Je le désire même, puisque j’aurai plus de liberté; j’espère qu’alors je pourrai m’arranger de façon à ne plus songer qu’à Danceny. Je sens bien que je ne serai véritablement heureuse qu’avec lui, car à présent son idée me tourmente toujours et je n’ai de bonheur que quand je peux ne pas penser à lui, ce qui est bien difficile, et dès que j’y pense, je redeviens chagrine tout de suite.
Ce qui me console un peu c’est que vous m’assurez que Danceny m’en aimera davantage; mais en êtes-vous bien sûre?... Oh! oui, vous ne voudriez pas me tromper. C’est pourtant plaisant que ce soit Danceny que j’aime et que M. de Valmont... Mais, comme vous dites, c’est peut-être un bonheur! Enfin, nous verrons.
Je n’ai pas trop entendu ce que vous me marquez au sujet de ma façon d’écrire. Il me semble que Danceny trouve mes lettres bien comme elles sont. Je sens pourtant bien que je ne dois rien lui dire de tout ce qui se passe avec M. de Valmont; ainsi vous n’avez que faire de craindre.
Maman ne m’a point encore parlé de mon mariage; mais laissez faire; quand elle m’en parlera, puisque c’est pour m’attraper, je vous promets que je saurai mentir.
Adieu, ma bonne amie; je vous remercie bien et je vous promets que je n’oublierai jamais toutes vos bontés pour moi. Il faut que je finisse, car il est près d’une heure; ainsi M. de Valmont ne doit pas tarder.
Du château de..., ce 10 octobre 17**.
LETTRE CX
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Puissances du Ciel, j’avais une âme pour la douleur, donnez-m’en une pour la félicité[42]! C’est, je crois, le tendre Saint-Preux qui s’exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je possède à la fois les deux existences. Oui, mon amie, je suis en même temps, très heureux et très malheureux, et puisque vous avez mon entière confiance, je vous dois le double récit de mes peines et de mes plaisirs.