Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours rigueur. J’en suis à ma quatrième lettre renvoyée. J’ai peut-être tort de dire la quatrième, car ayant bien deviné dès le premier renvoi, qu’il serait suivi de beaucoup d’autre, et ne voulant pas perdre ainsi mon temps, j’ai pris le parti de mettre mes doléances en lieux communs, de ne point dater, et depuis le second courrier, c’est toujours la même lettre qui va et vient; je ne fais que changer d’enveloppe. Si ma belle finit comme finissent ordinairement les belles et s’attendrit un jour, au moins de lassitude, elle gardera enfin la missive et il sera temps alors de me remettre au courant. Vous voyez qu’avec ce nouveau genre de correspondance, je ne peux pas être parfaitement instruit.
J’ai découvert pourtant que la légère personne a changé de confidente; au moins me suis-je assuré que, depuis son départ du château, il n’est venu aucune lettre d’elle pour Mme de Volanges, tandis qu’il en est venu deux pour la vieille Rosemonde, et comme celle-ci ne nous en a rien dit, comme elle n’ouvre plus la bouche de sa chère belle, dont auparavant elle parlait sans cesse, j’en ai conclu que c’était elle qui avait la confidence. Je présume que d’une part, le besoin de parler de moi, et de l’autre la petite honte de revenir vis-à-vis de Mme de Volanges sur un sentiment si longtemps désavoué, ont produit cette grande révolution. Je crains encore d’avoir perdu au change, car plus les femmes vieillissent et plus elles deviennent revêches et sévères. La première lui aurait bien dit plus de mal de moi; mais celle-ci lui en dira plus de l’amour, et la sensible prude a bien plus de frayeur du sentiment que de la personne.
Le seul moyen de me mettre au fait est, comme vous voyez, d’intercepter le commerce clandestin. J’en ai déjà envoyé l’ordre à mon chasseur, et j’en attends l’exécution de jour en jour. Jusque-là, je ne puis rien faire qu’au hasard; aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement tous les moyens connus, tous ceux des romans et de mes mémoires secrets; je n’en trouve aucun qui convienne, ni aux circonstances de l’aventure, ni au caractère de l’héroïne. La difficulté ne serait pas de m’introduire chez elle, même la nuit, même encore de l’endormir et d’en faire une nouvelle Clarisse; mais après plus de deux mois de soins et de peines, recourir à des moyens qui me soient étrangers, me traîner servilement sur la trace des autres, et triompher sans gloire!... Non elle n’aura pas les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu[43]. Ce n’est pas assez pour moi de la posséder, je veux qu’elle se livre. Or, il faut pour cela non seulement pénétrer jusqu’à elle, mais y arriver de son aveu; la trouver seule et dans l’intention de m’écouter, surtout lui fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle saura le surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu’il faut faire, plus j’en trouve l’exécution difficile, et dussiez-vous encore vous moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras redouble à mesure que je m’en occupe davantage.
La tête m’en tournerait, je crois, sans les heureuses distractions que me donne notre commune pupille; c’est à elle que je dois d’avoir encore à faire autre chose que des élégies.
Croiriez-vous que cette petite fille était tellement effarouchée, qu’il s’est passé trois grands jours avant que votre lettre ait produit tout son effet? Voilà comme une seule idée fausse peut gâter le plus heureux naturel!
Enfin, ce n’est que samedi qu’on est venu tourner autour de moi et me balbutier quelques mots; encore prononcés si bas et tellement étouffés par la honte, qu’il était impossible de les entendre. Mais la rougeur qu’ils causèrent m’en fit deviner le sens. Jusque-là, je m’étais tenu fier; mais fléchi par un si plaisant repentir je voulus bien promettre d’aller trouver, le soir même la jolie pénitente; et cette grâce de ma part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un si grand bienfait.
Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les miens, j’ai résolu de profiter de cette occasion pour connaître au juste la valeur de cette enfant, et aussi pour accélérer son éducation. Mais pour suivre ce travail avec plus de liberté j’avais besoin de changer le lieu de nos rendez-vous, car un simple cabinet, qui sépare la chambre de votre pupille de celle de sa mère ne pouvait lui inspirer assez de sécurité pour la laisser se déployer à l’aise. Je m’étais donc promis de faire innocemment quelque bruit, qui pût lui causer assez de crainte pour la décider à prendre à l’avenir, un asile plus sûr; elle m’a encore épargné ce soin.
La petite personne est rieuse, et, pour favoriser sa gaieté, je m’avisai dans nos entr’actes, de lui raconter toutes les aventures scandaleuses qui me passaient par la tête, et pour les rendre plus piquantes et fixer davantage son attention, je les mettais toutes sur le compte de sa maman, que je me plaisais à chamarrer ainsi de vices et de ridicules.
Ce n’était pas sans motif que j’avais fait ce choix; il encourageait mieux que tout autre ma timide écolière, et je lui inspirais en même temps le plus profond mépris pour sa mère. J’ai remarqué depuis longtemps, que si ce moyen n’est pas toujours nécessaire à employer pour séduire une jeune fille, il est indispensable et souvent même le plus efficace, quand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte pas sa mère ne se respectera pas elle-même: vérité morale que je crois si utile que j’ai été bien aise de fournir un exemple à l’appui du précepte.
Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale, étouffait de rire à chaque instant, et enfin, une fois elle pensa éclater. Je n’eus pas de peine à lui faire croire qu’elle avait fait un bruit affreux. Je feignis une grande frayeur, qu’elle partagea facilement. Pour qu’elle s’en ressouvînt mieux, je ne permis plus au plaisir de reparaître, et la laissai seule trois heures plus tôt que de coutume; aussi convînmes-nous, en nous séparant, que dès le lendemain ce serait dans ma chambre que nous nous rassemblerions.