Je l’y ai déjà reçue deux fois, et dans ce court intervalle l’écolière est devenue presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité, je lui ai tout appris, jusqu’aux complaisances! je n’ai excepté que les précautions.

Ainsi occupé toute la nuit, j’y gagne de dormir une grande partie du jour, et comme la société actuelle du château n’a rien qui m’attire, à peine parais-je une heure au salon dans la journée. J’ai même d’aujourd’hui, pris le parti de manger dans ma chambre et je ne compte plus la quitter que pour de courtes promenades. Ces bizarreries passent sur le compte de ma santé. J’ai déclaré que j’étais perdu de vapeurs; j’ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m’en coûte que de parler d’une voix lente et éteinte. Quant au changement de ma figure, fiez-vous-en à votre pupille. L’amour y pourvoira[44].

J’occupe mon loisir en rêvant aux moyens de reprendre sur mon ingrate les avantages que j’ai perdus, et aussi à composer une espèce de catéchisme de débauche, à l’usage de mon écolière. Je m’amuse à n’y rien nommer que par le mot technique, et je ris d’avance de l’intéressante conversation que cela doit fournir entre elle et Gercourt la première nuit de leur mariage. Rien n’est plus plaisant que l’ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu’elle sait de cette langue! elle n’imagine pas qu’on puisse parler autrement. Cet enfant est réellement séduisant. Ce contraste de la candeur naïve avec le langage de l’effronterie, ne laisse pas de faire de l’effet; et, je ne sais pourquoi, il n’y a plus que les choses bizarres qui me plaisent.

Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j’y compromets mon temps et ma santé; mais j’espère que ma feinte maladie, outre qu’elle me sauvera l’ennui du salon, pourra m’être encore de quelque utilité auprès de l’austère dévote, dont la vertu tigresse s’allie pourtant avec la douce sensibilité! Je ne doute pas qu’elle ne soit déjà instruite de ce grand événement et j’ai beaucoup d’envie de savoir ce qu’elle en pense; d’autant plus que je parierais bien qu’elle ne manquera pas de s’en attribuer l’honneur. Je réglerai l’état de ma santé sur l’impression qu’il fera sur elle.

Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires comme moi-même. Je désire avoir bientôt des nouvelles plus intéressantes à vous apprendre, et je vous prie de croire que, dans le plaisir que je m’en promets, je compte pour beaucoup la récompense que j’attends de vous.

Du château de..., ce 11 octobre 17**.

[42] Nouvelle Héloïse.

[43] Nouvelle Héloïse.

[44] Regnard, Folies amoureuses.