La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.

Je crois devoir vous prévenir, vicomte, qu’on commence à s’occuper de vous à Paris, qu’on y remarque votre absence et que déjà on en devine la cause. J’étais hier, à un souper fort nombreux; il y fut dit positivement que vous étiez retenu au village par un amour romanesque et malheureux; aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les envieux de vos succès et de toutes les femmes que vous avez négligées. Si vous m’en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance à ces bruits dangereux et vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre présence.

Songez que si une fois vous laissez perdre l’idée qu’on ne vous résiste pas, vous éprouverez bientôt qu’on vous résistera en effet plus facilement, que vos rivaux vont aussi perdre de leur respect pour vous et oser vous combattre, car lequel d’entre eux ne se croit pas plus fort que la vertu? Songez surtout que dans la multitude des femmes que vous avez affichées, toutes celles que vous n’avez pas eues vont tenter de détromper le public, tandis que les autres s’efforceront de l’abuser. Enfin, il faut vous attendre à être apprécié peut-être autant au-dessous de votre valeur que vous l’avez été au-dessus jusqu’à présent.

Revenez donc, vicomte, et ne sacrifiez pas votre réputation à un caprice puéril. Vous avez fait tout ce que nous voulions de la petite Volanges, et, pour votre présidente, ce ne sera pas apparemment en restant à dix lieues d’elle que vous vous en passerez la fantaisie. Croyez-vous qu’elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà plus à vous ou ne s’en occupe-t-elle encore que pour se féliciter de vous avoir humilié. Au moins ici, pourrez-vous trouver quelque occasion de reparaître avec éclat, et vous en avez besoin; et quand vous vous obstineriez à votre ridicule aventure, je ne vois pas que votre retour y puisse rien..., au contraire.

En effet, si votre présidente vous adore, comme vous me l’avez tant dit et si peu prouvé, son unique consolation, son seul plaisir, doivent être à présent de parler de vous et de savoir ce que vous faites, ce que vous dites, ce que vous pensez et jusqu’à la moindre des choses qui vous intéressent. Ces misères-là prennent du prix en raison des privations qu’on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la table du riche: celui-ci les dédaigne, mais le pauvre les recueille avidement et s’en nourrit. Or, la pauvre présidente reçoit à présent toutes ces miettes-là, et plus elle en aura, moins elle sera pressée de se livrer à l’appétit du reste.

De plus, depuis que vous connaissez sa confidente vous ne doutez pas que chaque lettre d’elle ne contienne au moins un petit sermon, et tout ce qu’elle croit propre à corroborer sa sagesse et fortifier sa vertu[46]. Pourquoi donc laisser à l’une des ressources pour se défendre et à l’autre pour vous nuire?

Ce n’est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte que vous croyez avoir faite au changement de confidente. D’abord, Mme de Volanges vous hait, et la haine est toujours plus clairvoyante et plus ingénieuse que l’amitié. Toute la vertu de votre vieille tante ne l’engagera pas à médire un seul instant de son cher neveu, car la vertu a aussi ses faiblesses. Ensuite vos craintes portent sur une remarque absolument fausse.

Il n’est pas vrai que plus les femmes vieillissent et plus elles deviennent rêches et sévères. C’est de quarante à cinquante ans que le désespoir de voir leur figure se flétrir, la rage de se sentir obligées d’abandonner des prétentions et des plaisirs auxquels elles tiennent encore, rendent presque toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice, mais dès qu’il est consommé, toutes se partagent en deux classes.

La plus nombreuse, celle de femmes qui n’ont eu pour elles que leur figure et leur jeunesse, tombe dans une imbécile apathie et n’en sort plus que pour le jeu et pour quelques pratiques de dévotion; celle-là est toujours ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un peu tracassière, mais rarement méchante. On ne peut pas dire non plus que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans idées et sans existence, elles répètent sans le comprendre et indifféremment, tout ce qu’elles entendent dire et restent par elles-mêmes absolument nulles.

L’autre classe, beaucoup plus rare, mais véritablement précieuse, est celle des femmes qui, ayant eu un caractère et n’ayant pas négligé de nourrir leur raison, savent se créer une existence quand celle de la nature leur manque et prennent le parti de mettre à leur esprit les parures qu’elles remplacent avant pour leur figure. Celles-ci ont pour l’ordinaire le jugement très sain et l’esprit à la fois solide, gai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par l’attachante bonté et encore l’enjouement dont le charme augmente en proportion de l’âge; c’est ainsi qu’elles parviennent en quelque sorte à se rapprocher de la jeunesse en s’en faisant aimer. Mais alors, loin d’être comme vous le dites, rêches et sévères, l’habitude de l’indulgence, leurs longues réflexions sur la faiblesse humaine et surtout les souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles tiennent encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être trop près de la facilité.