Ce que je peux vous dire enfin, c’est qu’ayant toujours recherché les vieilles femmes dont j’ai reconnu de bonne heure l’utilité des suffrages, j’ai rencontré plusieurs d’entre elles auprès de qui l’inclination me ramenait autant que l’intérêt. Je m’arrête là, car à présent que vous vous enflammez si vite et si moralement, j’aurais peur que vous ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tante, et que vous ne vous enterrassiez avec elle dans le tombeau où vous vivez déjà depuis si longtemps. Je reviens donc.
Malgré l’enchantement où vous me paraissez être de votre petite écolière, je ne peux pas croire qu’elle entre pour quelque chose dans vos projets. Vous l’avez prise: à la bonne heure! mais ce ne peut pas être là un goût. Ce n’est même pas, à vrai dire, une entière jouissance; vous ne possédez absolument que sa personne! Je ne parle pas de son cœur, dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère, mais vous n’occupez seulement pas sa tête. Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu, mais moi j’en ai la preuve dans la dernière lettre qu’elle m’a écrite[47]; je vous l’envoie pour que vous en jugiez. Voyez donc que quand elle parle de vous, c’est toujours M. de Valmont; que toutes ses idées, même celles que vous lui faites naître, n’aboutissent jamais qu’à Danceny; et lui, elle ne l’appelle pas monsieur, c’est bien toujours Danceny seulement. Par là, elle le distingue de tous les autres et même en se livrant à vous, elle ne se familiarise qu’avec lui. Si une telle conquête vous paraît séduisante, si les plaisirs qu’elle donne vous attachent, assurément vous êtes modeste et peu difficile. Que vous la gardiez, j’y consens; cela entre même dans mes projets. Mais il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart d’heure; il faudrait aussi avoir quelque empire et ne lui permettre, par exemple, de se rapprocher de Danceny qu’après le lui avoir fait un peu plus oublier.
Avant de cesser de m’occuper de vous pour venir à moi, je veux encore vous dire que ce moyen de maladie que vous m’annoncez vouloir prendre est bien connu et bien usé. En vérité, vicomte, vous n’êtes pas inventif! Moi, je me répète quelquefois, comme vous allez voir, mais je tâche de me sauver par les détails et surtout le succès me justifie. Je vais encore en tenter un et courir une nouvelle aventure. Je conviens qu’elle n’aura pas le mérite de la difficulté, mais au moins sera-ce une distraction et je m’ennuie à périr.
Je ne sais pourquoi, depuis l’aventure de Prévan, Belleroche m’est devenu insupportable. Il a tellement redoublé d’attention, de tendresse, de vénération, que je n’y peux plus tenir. Sa colère, dans le premier moment, m’avait paru plaisante; il a pourtant bien fallu la calmer, car c’eût été me compromettre que de le laisser faire: et il n’y avait pas moyen de lui faire entendre raison. J’ai donc pris le parti de lui montrer plus d’amour pour en venir à bout plus facilement: mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps il m’excède par son enchantement éternel. Je remarque surtout l’insultante confiance qu’il prend en moi et la sécurité avec laquelle il me regarde comme à lui pour toujours. J’en suis vraiment humiliée. Il me prise donc bien peu, s’il croit valoir assez pour me fixer. Ne me disait-il pas dernièrement que je n’aurais jamais aimé un autre que lui? Oh! pour le coup, j’ai eu besoin de toute ma prudence, pour ne pas le détromper sur-le-champ, en lui disant ce qui en était. Voilà, certes, un plaisant monsieur, pour avoir un droit exclusif! Je conviens qu’il est bien fait et d’une assez belle figure: mais, à tout prendre, ce n’est au fait qu’un manœuvre d’amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer.
J’essaie déjà depuis quinze jours, et j’ai employé tour à tour, la froideur, le caprice, l’humeur, les querelles; mais le tenace personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc prendre un parti plus violent, en conséquence je l’emmène à ma campagne, nous partons après-demain. Il n’y aura avec nous que quelques personnes désintéressées et peu clairvoyantes, et nous y aurons presque autant de liberté que si nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel point d’amour et de caresses, nous y vivrons si bien l’un pour l’autre uniquement, que je parie bien qu’il désirera plus que moi la fin de ce voyage, dont il se fait un si grand bonheur; et s’il n’en revient pas plus ennuyé de moi que je ne le suis de lui, dites, j’y consens, que je n’en sais pas plus que vous.
Le prétexte de cette espèce de retraite est de m’occuper sérieusement de mon grand procès, qui, en effet se jugera enfin au commencement de l’hiver. J’en suis bien aise; car il est vraiment désagréable d’avoir ainsi toute sa fortune en l’air. Ce n’est pas que je sois inquiète de l’événement; d’abord j’ai raison, tous mes avocats me l’assurent; et quand je ne l’aurais pas, je serais donc bien maladroite si je ne savais pas gagner un procès, où je n’ai pour adversaires que des mineurs encore en bas âge et leur vieux tuteur! Comme il ne faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante, j’aurai effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas gai? cependant s’il me fait gagner mon procès et perdre Belleroche, je ne regretterai pas mon temps.
A présent, vicomte, devinez le successeur; je vous le donne en cent. Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez jamais rien? hé bien, c’est Danceny. Vous êtes étonné, n’est-ce pas? car enfin je ne suis pas encore réduite à l’éducation des enfants! Mais celui-ci mérite d’être excepté; il n’a que les grâces de la jeunesse et non la frivolité. Sa grande réserve dans le cercle est très propre à éloigner tous les soupçons, et on ne l’en trouve que plus aimable quand il se livre dans le tête-à-tête. Ce n’est pas que j’en aie déjà eu avec lui pour mon compte, je ne suis encore que sa confidente; mais sous ce voile de l’amitié je crois lui voir un goût très vif pour moi, et je sens que j’en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien dommage que tant d’esprit et de délicatesse allassent se sacrifier et s’abrutir auprès de cette petite imbécile de Volanges! J’espère qu’il se trompe en croyant l’aimer: elle est si loin de le mériter! Ce n’est pas que je sois jalouse d’elle; mais c’est que ce serait un meurtre, et je veux en sauver Danceny. Je vous prie donc, vicomte, de mettre vos soins à ce qu’il ne puisse se rapprocher de sa Cécile (comme il a encore la mauvaise habitude de la nommer). Un premier goût a toujours plus d’empire qu’on ne croit, et je ne serais sûre de rien s’il la revoyait à présent, surtout pendant mon absence. A mon retour je me charge de tout et j’en réponds.
J’ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi: mais j’en ai fait le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puis, j’aurais craint qu’il ne s’aperçût de quelque chose entre Belleroche et moi, et je serais au désespoir qu’il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au moins m’offrir à son imagination pure et sans tache; telle enfin qu’il faudrait être pour être vraiment digne de lui.
Paris, ce 15 octobre 17**.
[46] On ne s’avise jamais de tout! comédie.