«Riccoboni[5].
«Ce vendredi.»
Pour contrebalancer des témoignages aussi manifestement partiaux, nous ne connaissons pas de pages plus précises et plus suggestives que celles consacrées par les frères de Goncourt à l’œuvre de Laclos.
«A mesure que le siècle vieillit, qu’il accomplit son caractère, qu’il creuse ses passions, qu’il raffine ses appétits, qu’il s’endurcit et se confine dans la sécheresse et la sensualité de tête, il cherche plus résolument de ce côté l’assouvissement de je ne sais quels sens dépravés et qui ne se plaisent qu’au mal. La méchanceté, qui était l’assaisonnement, devient le génie de l’amour. Les «noirceurs» passent de mode, et la «scélératesse» éclate. Il se glisse dans les relations d’hommes à femmes quelque chose comme une politique impitoyable, comme un système réglé de perdition. La corruption devient un art égal en cruautés, en manques de foi, en trahisons, à l’art des tyrannies. Le machiavélisme entre dans la galanterie, et il la domine et la gouverne. C’est l’heure où Laclos écrit d’après nature ses Liaisons dangereuses, ce livre admirable et exécrable, qui est à la morale amoureuse de la France du XVIIIe siècle ce qu’est le traité du Prince à la morale politique de l’Italie du XVIe.
«Aux heures troubles qui précèdent la Révolution, au milieu de cette société traversée et pénétrée jusqu’au plus profond de l’âme, par le malaise d’un orage flottant et menaçant, on voit apparaître, pour remplacer les petits maîtres sémillants et impertinents de Crébillon fils, les grands maîtres de la perversité, les roués accomplis, les têtes fortes de l’immoralité théorique et pratique. Ces hommes sont sans entrailles, sans remords, sans faiblesse. Ils ont l’amabilité, l’impudence, l’hypocrisie, la force, la patience, la suite des résolutions, la constance de la volonté, la fécondité d’imagination. Ils connaissent la puissance de l’occasion, le bon effet d’un acte de vertu ou de bienfaisance bien placé, l’usage des femmes de chambre, des valets, du scandale, toutes les armes déloyales. Ils ont calculé de sang-froid tout ce qu’un homme peut se permettre «d’horreurs», et ils ne reculent devant rien. Ne pouvant prendre d’assaut, dans un secrétaire, le secret d’un cœur de femme, ils se prennent à regretter que le talent d’un filou n’entre pas dans l’éducation d’un homme qui se mêle d’intrigues. Leur grand principe est de ne jamais finir une aventure avant d’avoir en main de quoi déshonorer la femme: ils ne séduisent que pour perdre, ils ne trompent que pour corrompre. Leur joie, leur bonheur, c’est de faire «expirer la vertu d’une femme dans une lente agonie et de la fixer sur ce spectacle», et ils s’arrêtent à moitié de leur victoire, pour faire arrêter celle qu’ils ont attaquée, à chaque degré, à chaque station de la honte, du désespoir, lui faire savourer à loisir le sentiment de sa défaite, et la conduire à la chute assez doucement, pour que le remords la suive pas à pas. Leur passe-temps, leur distraction, dont ils rougissent presque, tant elle leur a peu coûté, est de subjuguer par l’autorité une jeune fille, une enfant, d’emporter son honneur en badinant, de la dépraver par désœuvrement; et c’est pour eux comme une malice de faire rire cette fille des ridicules de sa mère, de sa mère couchée à côté et qu’une cloison sépare de la honte et des risées de son sang! Le XVIIIe siècle a marqué là, à ce dernier trait, les dernières limites de l’imagination dans l’ordre de la férocité morale.
«La femme égala l’homme, si elle ne le dépassa, dans ce libertinage de la méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau où toutes les adresses, tous les dons, toutes les finesses, toutes les sortes d’esprit de son sexe se tournèrent en une sorte de cruauté réfléchie qui donne l’épouvante.
«La rouerie s’éleva, dans quelques femmes rares et abominables, à un degré presque satanique. Une fausseté naturelle, une dissimulation acquise, un regard à volonté, une physionomie maîtrisée, un mensonge sans effort de tout l’être, une observation profonde, un coup d’œil pénétrant, la domination des sens, une curiosité, un désir de science qui ne leur laissaient voir dans l’amour que des faits à méditer et à recueillir, c’étaient à des facultés et à des qualités si redoutables que ces femmes avaient dû, dès leur jeunesse, des talents; et une politique capables de faire la réputation d’un ministre. Elles avaient étudié dans leur cœur le cœur des autres; elles avaient vu que chacun y porte un secret caché et elles avaient résolu de faire leur puissance avec la découverte de ce secret de chacun.
«Décidées à respecter les dehors et le monde, à s’envelopper et à se couvrir d’une bonne renommée, elles avaient sérieusement cherché dans les moralistes et pesé elles-mêmes ce qu’on pouvait faire, ce qu’on devait penser, ce qu’on devait paraître. Ainsi formées, secrètes et profondes, impénétrables et invulnérables, elles apportent dans la galanterie, dans la vengeance, dans le plaisir, dans la haine un cœur de sang-froid, un esprit toujours présent, un ton de liberté, un cynisme de grande dame mêlé d’une hautaine élégance, une sorte de légèreté implacable. Ces femmes perdent un homme pour le perdre. Elles sèment la tentation dans la candeur, la débauche dans l’innocence. Elles martyrisent l’honnête femme, dont la vertu leur déplaît; et l’ont-elles touchée à mort? elles poussent ce cri de vipère: «Ah! quand une femme frappe dans le cœur d’une autre, la blessure est incurable...»
«Elles font éclater le déshonneur dans les familles comme un coup de foudre: elles mettent aux mains des hommes les querelles et les épées qui tuent. Figures étonnantes qui fascinent et qui glacent! On pourrait dire d’elles, dans le sens moral, qu’elles dépassent de toute la tête la Messaline antique.
«Elles créent, en effet, elles révèlent, elles incarnent en elles-mêmes une corruption supérieure à toutes les autres et que l’on serait tenté d’appeler une corruption idéale: le libertinage des passions méchantes, la luxure du Mal!