[54] Lettres [LXXXI] et [LXXXV] de ce Recueil.


LETTRE CLXIX

Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE.

Madame,

Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd’hui bien étrange, mais je vous en supplie, écoutez-moi avant de me juger, et ne voyez ni audace ni témérité où il n’y a que respect et confiance. Je ne me dissimule pas les torts que j’ai vis-à-vis de vous, et je ne me les pardonnerais de ma vie si je pouvais penser un moment qu’il m’eût été possible d’éviter de les avoir. Soyez même bien persuadée, madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de regrets, et je peux ajouter encore avec sincérité que ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire à ces sentiments dont j’ose vous assurer, il doit vous suffire de vous rendre justice et de savoir que, sans avoir l’honneur d’être connu de vous, j’ai pourtant celui de vous connaître.

Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos chagrins et mes malheurs, on veut me faire craindre que, tout entière à votre vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire jusque dans la sévérité des lois.

Permettez-moi d’abord de vous observer à ce sujet qu’ici votre douleur vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié à celui de M. de Valmont et qu’il se trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, madame, pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur des secours que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais être obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans le silence.

Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable et à l’innocent, ne peut suffire à ma délicatesse: en désirant de vous écarter comme partie, je vous réclame comme mon juge. L’estime des personnes qu’on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir la vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens.

En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux, qu’on se la doit, quand on a été trahi dans son amour, dans son amitié et surtout dans sa confiance; si vous en convenez, mes torts vont disparaître à vos yeux. N’en croyez pas mes discours, mais lisez si vous en avez le courage, la correspondance que je dépose entre vos mains[55]. La quantité de lettres qui s’y trouvent en original paraît rendre authentiques celles dont il n’existe que des copies. Au reste, j’ai reçu ces papiers, tels que j’ai l’honneur de vous les adresser, de M. de Valmont lui-même. Je n’y ai rien ajouté et je n’en ai distrait que deux lettres que je me suis permis de publier.