O! mon ami, quel est donc le trouble que j’éprouve depuis l’instant où vous vous êtes éloigné de moi; quelque tranquillité me serait si nécessaire! Comment se fait-il que je sois livrée à une telle agitation qu’elle va jusqu’à la douleur et me cause un véritable effroi? Le croiriez-vous? Je sens que même pour vous écrire j’ai besoin de rassembler mes forces et de rappeler ma raison. Cependant, je me dis, je me répète que vous êtes heureux; mais, cette idée si chère à mon cœur et que vous avez si bien nommée le doux calmant de l’amour en est, au contraire, devenu le ferment et me fait succomber sous une félicité trop forte; tandis que, si j’essaye de m’arracher à cette délicieuse méditation, je retombe aussitôt dans les cruelles angoisses que je vous ai promis d’éviter et dont, en effet, je dois me garantir si soigneusement, puisqu’elles altéreraient votre bonheur. Mon ami, vous m’avez facilement appris à ne vivre que pour vous; apprenez-moi maintenant à vivre loin de vous... Non, ce n’est pas là ce que je veux dire, c’est plutôt que loin de vous je voudrais ne point vivre ou au moins oublier mon existence. Abandonnée à moi-même, je ne puis supporter ni mon bonheur ni ma peine; je sens le besoin du repos, et tout repos m’est impossible; j’ai vainement appelé le sommeil, le sommeil a fui loin de moi; je ne puis ni m’occuper, ni rester oisive; tour à tour un feu brûlant me dévore, un frisson mortel m’anéantit; tout mouvement me fatigue et je ne saurais rester en place. Enfin, que dirai-je? Je souffrirais moins dans l’ardeur de la plus violente fièvre, et, sans que je puisse ni l’expliquer ni le concevoir, je sens très bien pourtant que cet état de souffrance ne vient que de mon impuissance à contenir ou diriger une foule de sentiments au charme desquels cependant je me trouverais heureuse de pouvoir livrer mon âme tout entière.
Au moment même où vous êtes sorti, j’étais moins tourmentée; quelque agitation se joignait bien à mes regrets, mais je l’attribuais à l’impatience que me causait la présence de mes femmes qui entrèrent à l’instant et dont le service toujours trop long à mon gré, me paraissait se prolonger encore mille fois plus que de coutume. Je voulais surtout être seule; je ne doutais pas alors, qu’environnée de souvenirs si doux, je ne dusse trouver dans la solitude le seul bonheur dont votre absence me laissait susceptible. Comment aurais-je pu prévoir qu’aussi forte auprès de vous pour soutenir le choc de tant de sentiments divers, si rapidement éprouvés, je ne pourrais seule en supporter la réminiscence. J’ai été bientôt bien cruellement détrompée... Ici, mon tendre ami, j’hésite à vous dire tout... Cependant ne suis-je pas à vous, entièrement à vous, et dois-je vous cacher une seule de mes pensées? Ah! cela me serait bien impossible; seulement je réclame votre indulgence pour des fautes involontaires et que mon cœur ne partage pas: j’avais, suivant mon habitude, renvoyé mes femmes avant de me mettre au lit...
Les Liaisons dangereuses ont eu un grand nombre d’éditions, et ont été traduites en presque toutes les langues. Il n’est guère de génération qui n’ait voulu avoir son édition de cette œuvre remarquable.
La première date de 1782: elle comprenait quatre parties en quatre volumes in-12 sans gravures. C’est celle que nous avons suivie.
Celle parue avec la rubrique Londres 1796, en deux volumes in-8, est une des plus rares et des plus superbement illustrées: 2 frontispices et 11 figures de Monnet, Mlle Gérard et Fragonard fils, que nous avons reproduits dans notre édition.
A signaler aussi l’édition de 1820, en deux volumes in-8, avec des figures de Dévéria; et récemment:
L’édition du Mercure de France, 1903, in-18, «collationnée sur le manuscrit original».
L’édition de luxe, Paris Ferroud, 1908, tirée à 300 exemplaires in-8, avec 22 lithographies en couleurs, dessinées et gravées par Lubin de Beauvais;
Et l’édition de luxe, Paris, J. Chevrel et l’Édition, 1908, avec une étude sur Choderlos de Laclos et une bibliographie des «Liaisons dangereuses» par Ad. Van Bever; 20 eaux-fortes originales par Martin Van Maële.
[1] P. Allut. Aloysia Sigea et Nicolas Chorier, Lyon, 1862, p. 61.