P.-S.—Je ne sais par qui envoyer ma lettre: ainsi j’attendrai que Joséphine vienne.

Paris, ce 3 août 17**.

[8] Pensionnaire du même couvent.

[9] Tourière du couvent.


LETTRE II

La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT,
au château de...

Revenez, mon cher vicomte, revenez: que faites-vous, que pouvez-vous faire chez une vieille tante dont tous les biens vous sont substitués? Partez sur-le-champ; j’ai besoin de vous. Il m’est venu une excellente idée et je veux bien vous en confier l’exécution. Ce peu de mots devrait suffire et, trop honoré de mon choix, vous devriez venir avec empressement prendre mes ordres à genoux; mais vous abusez de mes bontés, même depuis que vous n’en usez plus, et dans l’alternative d’une haine éternelle ou d’une excessive indulgence, votre bonheur veut que ma bonté l’emporte. Je veux donc bien vous instruire de mes projets: mais jurez-moi qu’en fidèle chevalier, vous ne courrez aucune aventure que vous n’ayez mis celle-ci à fin. Elle est digne d’un héros: vous servirez l’amour et la vengeance; ce sera enfin une rouerie[10] de plus à mettre dans vos mémoires: oui, dans vos mémoires, car je veux qu’ils soient imprimés un jour et je me charge de les écrire. Mais laissons cela et revenons à ce qui m’occupe.

Mme de Volanges marie sa fille: c’est encore un secret; mais elle m’en a fait part hier. Et qui croyez-vous qu’elle ait choisi pour gendre? Le comte de Gercourt. Qui m’aurait dit que je deviendrais la cousine de Gercourt? J’en suis dans une fureur... Eh bien! vous ne devinez pas encore? Oh! l’esprit lourd! Lui avez-vous donc pardonné l’aventure de l’intendante! Et moi, n’ai-je pas encore plus à me plaindre de lui, monstre que vous êtes[11]? Mais je m’apaise, et l’espoir de me venger rassérène mon âme.

Vous avez été ennuyé cent fois, ainsi que moi, de l’importance que met Gercourt à la femme qu’il aura et de la sotte présomption qui lui fait croire qu’il évitera le sort inévitable. Vous connaissez ses ridicules préventions pour les éducations cloîtrées et son préjugé, plus ridicule encore, en faveur de la retenue des blondes. En effet, je gagerais que, malgré les soixante mille livres de rente de la petite Volanges, il n’aurait jamais fait ce mariage si elle eût été brune, ou si elle n’eût pas été au couvent. Prouvons-lui donc qu’il n’est qu’un sot: il le sera sans doute un jour; ce n’est pas là ce qui m’embarrasse, mais le plaisant serait qu’il débutât par là. Comme nous nous amuserions le lendemain en l’entendant se vanter, car il se vantera; et puis, si une fois vous formez cette petite fille, il y aura bien du malheur si le Gercourt ne devient pas, comme un autre, la fable de Paris.