Au reste, l’héroïne de ce nouveau roman mérite tous vos soins. Elle est vraiment jolie; cela n’a que quinze ans, c’est le bouton de rose; gauche, à la vérité, comme on ne l’est point et nullement maniérée; mais, vous autres hommes, vous ne craignez pas cela; de plus, un certain regard langoureux qui promet beaucoup en vérité. Ajoutez-y que je vous la recommande, vous n’avez plus qu’à me remercier et m’obéir.

Vous recevrez cette lettre demain matin. J’exige que demain, à sept heures du soir, vous soyez chez moi. Je ne recevrai personne qu’à huit, pas même le régnant chevalier: il n’a pas assez de tête pour une aussi grande affaire. Vous voyez que l’amour ne m’aveugle pas. A huit heures je vous rendrai votre liberté, et vous reviendrez à dix souper avec le bel objet, car la mère et la fille souperont chez moi. Adieu, il est midi passé, bientôt je ne m’occuperai plus de vous.

Paris, ce 4 août 17**.

[10] Ces mots roué et rouerie, dont heureusement la bonne compagnie commence à se défaire, étaient fort en usage à l’époque où ces lettres ont été écrites.

[11] Pour entendre ce passage, il faut savoir que le comte de Gercourt avait quitté la marquise de Merteuil pour l’intendante de ***, qui lui avait sacrifié le vicomte de Valmont, et que c’est alors que la marquise et le vicomte s’attachèrent l’un à l’autre. Comme cette aventure est fort antérieure aux événements dont il est question dans ces lettres, on a cru devoir en supprimer toute la correspondance.


LETTRE III

CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY

Je ne sais encore rien, ma bonne amie. Maman avait hier beaucoup de monde à souper. Malgré l’intérêt que j’avais à examiner, les hommes surtout, je me suis fort ennuyée. Hommes et femmes, tout le monde m’a beaucoup regardée, et puis on se parlait à l’oreille, et je voyais bien qu’on parlait de moi: cela me faisait rougir; je ne pouvais m’en empêcher. Je l’aurais bien voulu, car j’ai remarqué que quand on regardait les autres femmes, elles ne rougissaient pas, ou bien c’était le rouge qu’elles mettent qui empêche de voir celui que l’embarras leur cause, car il doit être bien difficile de ne pas rougir quand un homme vous regarde fixement.

Ce qui m’inquiétait le plus était de ne pas savoir ce qu’on pensait sur mon compte. Je crois avoir entendu pourtant deux ou trois fois le mot de jolie, mais j’ai entendu bien distinctement celui de gauche; et il faut que cela soit bien vrai, car la femme qui le disait est parente et amie de ma mère; elle paraît même avoir pris tout de suite de l’amitié pour moi. C’est la seule personne qui m’ait un peu parlé dans la soirée. Nous souperons demain chez elle.