D’abord Mme de Merteuil, en effet très estimable, n’a peut-être d’autre défaut que trop de confiance en ses forces; c’est un guide adroit qui se plaît à conduire un char entre les rochers et les précipices, et que le succès seul justifie. Il est juste de la louer, il serait imprudent de la suivre; elle-même en convient et s’en accuse. A mesure qu’elle a vu davantage, ses principes sont devenus plus sévères, et je ne crains pas de vous assurer qu’elle penserait comme moi.
Quant à ce qui me regarde, je ne me justifierai pas plus que les autres. Sans doute je reçois M. de Valmont et il est reçu partout; c’est une inconséquence de plus à ajouter à mille autres qui gouvernent la société. Vous savez, comme moi, qu’on passe sa vie à les remarquer, à s’en plaindre et à s’y livrer. M. de Valmont, avec un beau nom, une grande fortune, beaucoup de qualités aimables, a reconnu de bonne heure que pour avoir l’empire dans la société il suffisait de manier, avec une égale adresse, la louange et le ridicule. Nul ne possède comme lui ce double talent: il séduit avec l’un et se fait craindre avec l’autre. On ne l’estime pas, mais on le flatte. Telle est son existence au milieu d’un monde qui, plus prudent que courageux, aime mieux le ménager que le combattre.
Mais ni Mme de Merteuil elle-même, ni aucune autre femme, n’oserait sans doute aller s’enfermer à la campagne, presque en tête à tête avec un tel homme. Il était réservé à la plus sage, à la plus modeste d’entre elles de donner l’exemple de cette inconséquence; pardonnez-moi ce mot, il échappe à l’amitié. Ma belle amie, votre honnêteté même vous trahit par la sécurité qu’elle vous inspire. Songez donc que vous aurez pour juges, d’une part, des gens frivoles qui ne croiront pas à une vertu dont ils ne trouvent pas le modèle chez eux, et de l’autre, des méchants qui feindront de n’y pas croire, pour vous punir de l’avoir eue. Considérez que vous faites, dans ce moment, ce que quelques hommes n’oseraient pas risquer. En effet, parmi les jeunes gens dont M. de Valmont ne s’est que trop rendu l’oracle, je vois les plus sages craindre de paraître liés trop intimement avec lui; et vous, vous ne le craignez pas! Ah! revenez, revenez, je vous en conjure... Si mes raisons ne suffisent pas pour vous persuader, cédez à mon amitié; c’est elle qui me fait renouveler mes instances, c’est à elle à les justifier. Vous la trouvez sévère, et je désire qu’elle soit inutile; mais j’aime mieux que vous ayez à vous plaindre de sa sollicitude que de sa négligence.
De..., ce 24 août 17**.
LETTRE XXXIII
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Dès que vous craignez de réussir, mon cher vicomte, dès que votre projet est de fournir des armes contre vous et que vous désirez moins de vaincre que de combattre, je n’ai plus rien à dire. Votre conduite est un chef-d’œuvre de prudence. Elle en serait un de sottise dans la supposition contraire; et pour vous parler vrai, je crains que vous ne vous fassiez illusion.
Ce que je vous reproche n’est pas de n’avoir point profité du moment. D’une part, je ne vois pas clairement qu’il fût venu; de l’autre, je sais assez, quoi qu’on en dise, qu’une occasion manquée se retrouve, tandis qu’on ne revient jamais d’une démarche précipitée.
Mais la véritable école est de vous être laissé aller à écrire. Je vous défie à présent de prévoir où ceci peut vous mener. Par hasard, espérez-vous prouver à cette femme qu’elle doit se rendre? Il me semble que ce ne peut être là qu’une vérité de sentiment et non de démonstration, et que pour la faire recevoir, il s’agit d’attendrir et non de raisonner; mais à quoi vous servirait d’attendrir par lettres, puisque vous ne seriez pas là pour en profiter? Quand vos belles phrases produiraient l’ivresse de l’amour, vous flattez-vous qu’elle soit assez longue pour que la réflexion n’ait pas le temps d’en empêcher l’aveu? Songez donc à celui qu’il faut pour écrire une lettre, à celui qui se passe avant qu’on la remette; et voyez si, surtout une femme à principes comme votre dévote, peut vouloir si longtemps ce qu’elle tâche de ne vouloir jamais. Cette marche peut réussir avec des enfants, qui, quand ils écrivent je vous aime, ne savent pas qu’ils disent je me rends. Mais la vertu raisonneuse de Mme de Tourvel me paraît fort bien connaître la valeur des termes. Aussi, malgré l’avantage que vous aviez pris sur elle dans votre conversation, elle vous bat dans sa lettre. Et puis, savez-vous ce qui arrive? Par cela seul qu’on dispute, on ne veut pas céder. A force de chercher de bonnes raisons, on en trouve, on les dit, et après on y tient, non pas tant parce qu’elles sont bonnes que pour ne pas se démentir.