De plus, une remarque que je m’étonne que vous n’ayez pas faite, c’est qu’il n’y a rien de si difficile en amour que d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis écrire d’une façon vraisemblable, ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre, il y règne un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre présidente est assez peu formée pour ne s’en pas apercevoir, mais qu’importe? L’effet n’en est pas moins manqué. C’est le défaut des romans; l’auteur se bat les flancs pour s’échauffer, et le lecteur reste froid. Héloïse est le seul qu’on en puisse excepter; et malgré le talent de l’auteur, cette observation m’a toujours fait croire que le fonds en était vrai. Il n’en est pas de même en parlant. L’habitude de travailler son organe y donne de la sensibilité; la facilité des larmes y ajoute encore; l’expression du désir se confond dans les yeux avec celle de la tendresse; enfin, le discours moins suivi amène plus aisément cet air de trouble et de désordre qui est la véritable éloquence de l’amour; et surtout la présence de l’objet aimé empêche la réflexion et nous fait désirer d’être vaincues.
Croyez-moi, vicomte, on vous commande de ne plus écrire; profitez-en pour réparer votre faute et attendez l’occasion de parler. Savez-vous que cette femme a plus de force que je ne croyais? Sa défense est bonne, et sans la longueur de sa lettre et le prétexte qu’elle vous donne pour rentrer en matière dans sa phrase de reconnaissance, elle ne se serait pas du tout trahie.
Ce qui me paraît encore devoir vous rassurer sur le succès, c’est qu’elle use trop de forces à la fois; je prévois qu’elle les épuisera pour la défense du mot, et qu’il ne lui en restera plus pour celle de la chose.
Je vous renvoie vos deux lettres et, si vous êtes prudent, ce seront les dernières jusqu’après l’heureux moment. S’il était moins tard, je vous parlerais de la petite Volanges qui avance assez vite et dont je suis fort contente. Je crois que j’aurai fini avant vous et vous devez en être bien heureux. Adieu pour aujourd’hui.
De..., ce 24 août 17**.
LETTRE XXXIV
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Vous parlez à merveille, ma belle amie, mais pourquoi vous tant fatiguer à prouver ce que personne n’ignore? Pour aller vite en amour, il vaut mieux parler qu’écrire; voilà, je crois, toute votre lettre. Eh mais! ce sont les plus simples éléments de l’art de séduire. Je remarquerai seulement que vous ne faites qu’une exception à ce principe et qu’il y en a deux. Aux enfants qui suivent cette marche par timidité et se livrent par ignorance, il faut joindre les femmes beaux esprits, qui s’y laissent engager par amour-propre et que la vanité conduit dans le piège. Par exemple, je suis bien sûr que la comtesse de B..., qui répondit sans difficulté à ma première lettre, n’avait pas alors plus d’amour pour moi que moi pour elle, et qu’elle ne vit que l’occasion de traiter un sujet qui devait lui faire honneur.
Quoi qu’il en soit, un avocat vous dirait que le principe ne s’applique pas à la question. En effet, vous supposez que j’ai le choix entre écrire et parler, ce qui n’est pas. Depuis l’affaire du 29, mon inhumaine, qui se tient sur la défensive, a mis à éviter les rencontres une adresse qui a déconcerté la mienne. C’est au point que si cela continue, elle me forcera à m’occuper sérieusement des moyens de reprendre cet avantage; car assurément je ne veux être vaincu par elle en aucun genre. Mes lettres même sont le sujet d’une petite guerre. Non contente de n’y pas répondre, elle refuse de les recevoir. Il faut pour chacune une ruse nouvelle, et qui ne réussit pas toujours.