Quand la belle désolée fut au lit, je me mis à la consoler de bonne foi. Je la rassurai d’abord sur la crainte du couvent. Je fis naître en elle l’espoir de voir Danceny en secret, et m’asseyant sur le lit: «S’il était là», lui dis-je, puis brodant sur ce thème, je la conduisis, de distraction en distraction, à ne plus se souvenir de tout ce qu’elle était affligée. Nous nous serions séparées parfaitement contentes l’une de l’autre, si elle n’avait voulu me charger d’une lettre pour Danceny, ce que j’ai constamment refusé. En voici les raisons, que vous approuverez sans doute.

D’abord, celle que c’était me compromettre vis-à-vis de Danceny, et si c’était la seule dont je pus me servir avec la petite, il y en avait beaucoup d’autres de vous à moi. Ne serait-ce pas risquer le fruit de mes travaux, que de donner si tôt à nos jeunes gens un moyen si facile d’adoucir leurs peines? Et puis, je ne serais pas fâchée de les obliger à mêler quelques domestiques dans cette aventure, car enfin si elle se conduit à bien, comme je l’espère, il faudra qu’elle se sache immédiatement après le mariage; et il y a peu de moyens plus sûrs pour la répandre, ou, si par miracle ils ne parlaient pas, nous parlerions, nous, et il sera plus commode de mettre l’indiscrétion sur leur compte.

Il faudra donc que vous donniez aujourd’hui cette idée à Danceny, et comme je ne suis pas sûre de la femme de chambre de la petite Volanges, dont elle-même paraît se défier, indiquez-lui la mienne, ma fidèle Victoire. J’aurai soin que la démarche réussisse. Cette idée me plaît d’autant plus que la confidence ne sera utile qu’à nous et point à eux, car je ne suis point à la fin de mon récit.

Pendant que je me défendais de me charger de la lettre de la petite, je craignais à tout moment qu’elle ne me proposât de la mettre à la petite poste, ce que je n’aurais guère pu refuser. Heureusement, soit trouble, soit ignorance de sa part ou encore qu’elle tînt moins à la lettre qu’à la réponse, qu’elle n’aurait pas pu avoir par ce moyen, elle ne m’en a point parlé; mais, pour éviter que cette idée ne lui vînt ou au moins qu’elle ne pût s’en servir, j’ai pris mon parti sur-le-champ, et en rentrant chez la mère, je l’ai décidée à éloigner sa fille pour quelque temps, à la mener à la campagne... Et où? Le cœur ne vous bat pas de joie?... Chez votre tante, chez la vieille Rosemonde. Elle doit l’en prévenir aujourd’hui; ainsi vous voilà autorisé à aller retrouver votre dévote qui n’aura plus à vous objecter le scandale du tête-à-tête, et grâce à mes soins, Mme de Volanges réparera elle-même le tort qu’elle vous a fait.

Mais écoutez-moi et ne vous occupez pas si vivement de vos affaires que vous perdiez celle-ci de vue; songez qu’elle m’intéresse.

Je veux que vous vous rendiez le correspondant et le conseil des deux jeunes gens. Apprenez donc ce voyage à Danceny et offrez-lui vos services. Ne trouvez de difficulté qu’à faire parvenir entre les mains de la belle votre lettre de créance, et levez cet obstacle sur-le-champ en lui indiquant la voie de ma femme de chambre. Il n’y a point de doute qu’il n’accepte, et vous aurez pour prix de vos peines la confidence d’un cœur neuf, qui est toujours intéressante. La pauvre petite! comme elle rougira en vous remettant sa première lettre! Au vrai, ce rôle de confident, contre lequel il s’est établi des préjugés, me paraît un très joli délassement quand on est occupé ailleurs, et c’est le cas où vous serez.

C’est de vos soins que va dépendre le dénouement de cette intrigue. Jugez du moment où il faudra réunir les acteurs. La campagne offre mille moyens, et Danceny, à coup sûr, sera prêt à s’y rendre à votre premier signal. Une nuit, un déguisement, une fenêtre... que sais-je, moi? Mais enfin, si la petite fille en revient telle qu’elle y aura été, je m’en prendrai à vous. Si vous jugez qu’elle ait besoin de quelque encouragement de ma part, mandez-le-moi. Je crois lui avoir donné une assez bonne leçon sur le danger de garder des lettres pour oser lui écrire à présent, et je suis toujours dans le dessein d’en faire mon élève.

Je crois avoir oublié de vous dire que ses soupçons au sujet de sa correspondance trahie s’étaient portés d’abord sur sa femme de chambre, et que je les ai détournés sur le confesseur. C’est faire d’une pierre deux coups.

Adieu, vicomte, voilà bien longtemps que je suis à vous écrire et mon dîner en a été retardé; mais l’amour-propre et l’amitié dictaient ma lettre, et tous deux sont bavards. Au reste, elle sera chez vous à trois heures, et c’est tout ce qu’il vous faut.

Plaignez-vous de moi à présent, si vous l’osez, et allez revoir, si vous en êtes tenté, le bois du comte de B... Vous dites qu’il le garde pour le plaisir de ses amis! Cet homme est donc l’ami de tout le monde? Mais adieu, j’ai faim.