Dès qu'elle eut terminé ce discours, elle s'inclina encore et reprit gaiement son siège; aussitôt les trompettes sonnèrent de nouveau mais elles ne purent étouffer les soupirs anxieux de beaucoup. Puis les invisibles la reconduisirent; cependant ça et là, quelques petites lumières demeurèrent dans la salle; l'une d'elles vint même se placer derrière l'un de nous.

Il n'est pas aisé de dépeindre nos pensées et nos gestes, expressions de tant de sentiments contradictoires. Cependant la plupart des convives se décida enfin à tenter l'épreuve de la balance, puis, en cas d'échec de s'en aller de là en paix (ce qu'ils croyaient possible).

Ma décision fut bientôt prise; comme ma conscience me démontrait mon inintelligence et mon indignité, je pris le parti de rester dans la salle avec les autres et de me contenter du repas auquel j'avais pris part, plutôt que de poursuivre et de m'exposer aux tourments et aux dangers à venir. Donc, après que quelques-uns eussent été conduits par leurs lumières dans leurs appartements (chacun dans le sien comme je l'ai su plus tard), nous restâmes au nombre de neuf, dont mon voisin de table, celui qui m'avait adressé la parole.

Une heure passa sans que notre lumière nous quittât; alors l'un des pages déjà nommés arriva, chargé de gros paquets de cordes et nous demanda d'abord si nous étions décidés à rester là. Comme nous répondîmes affirmativement en soupirant, il conduisit chacun de nous à un endroit désigné, nous lia puis se retira avec notre petite lumière, nous laissant, pauvres abandonnés, dans la nuit profonde. C'est à ce moment surtout que l'angoisse étreignit plusieurs d'entre nous; moi-même je ne pus empêcher mes larmes de couler. Accablés de douleur et d'affliction nous gardâmes un profond silence quoique personne ne nous eût défendu de converser. Par surcroît, les cordes étaient tressées avec un tel art que personne ne put les couper et moins encore les dénouer et les retirer de ses pieds. Je me consolais néanmoins en pensant qu'une juste rétribution et une grande honte attendaient beaucoup de ceux qui goûtaient le repos tandis qu'il nous était permis d'expier notre témérité en une seule nuit.

Enfin, malgré mes tourments je m'endormis, brisé par la fatigue; par contre la majeurs partie de mes compagnons ne put trouver de repos. Dans ce sommeil, j'eus un songe; quoiqu'il n'ait pas une signification importante je pense qu'il n'est pas inutile de le rapporter.

Il me semblait que j'étais sur une montagne et que je voyais s'étendre devant moi une large vallée. Une foule innombrable était assemblée dans cette vallée, et chaque individu était suspendu par un fil attaché sur sa tête; ces fils partaient du ciel. Or, les uns étaient suspendus très haut, d'autres très bas et plusieurs étaient sur la terre même. Dans les airs volait un homme tenant des ciseaux à la main et coupant des fils de-ci et de-là. Alors ceux qui étaient près du sol tombaient sans bruit; mais la chute des plus élevés fit trembler la terre. Quelques-uns eurent la bonne fortune de voir le fil descendre de sorte qu'ils touchèrent le sol avant qu'il ne fut coupé.

Ces chutes me mirent en gaieté; quand je vis des présomptueux, pleins d'ardeur pour assister aux noces, s'élancer dans les airs, y planer un long moment, puis tomber honteusement en entraînant du même coup quelques voisins, je me réjouis de tout mon cour. Je fus heureux également quand l'un des modestes qui s'était contenté de la terre fut détaché sans bruit, de sorte que ses voisins même ne s'en aperçurent point. Je goûtais ce spectacle avec le plus grand contentement, quand un de mes compagnons me poussa si maladroitement que je m'éveillai en sursaut, fort mécontent. Je réfléchis cependant à mon songe et je le racontai à mon frère qui était également couché près de moi. Il m'écouta avec satisfaction et souhaita que cela fût l'heureux présage d'un secours.

C'est en nous entretenant de cet espoir que nous passâmes le reste de la nuit en appelant le jour de tous nos désirs.

TROISIÈME JOUR

Le jour pointa. Dès que le soleil parut derrière la montagne pour accomplir sa tâche dans la hauteur du ciel, nos vaillants combattants commencèrent à sortir de leur lit et à se préparer peu à peu pour l'épreuve. Ils arrivèrent dans la salle, l'un après l'autre, se souhaitèrent mutuellement le bonjour et s'empressèrent de nous demander si nous avions bien dormi; en voyant nos liens beaucoup nous raillèrent; il leur semblait risible que nous nous fussions soumis par peur, plutôt que d'avoir osé à tout hasard, comme eux; toutefois, quelques-uns dont le coeur ne cessait de battre fort, se gardaient de les approuver. Nous nous excusâmes de notre inintelligence, en exprimant l'espoir qu'on nous laisserait bientôt partir libres et que cette raillerie nous servirait de leçon à l'avenir; puis nous leur fîmes remarquer qu'eux, par contre, n'étaient pas encore libres à coup sûr et qu'il se pourrait qu'ils eussent de grands dangers à surmonter.