Après lui vint un empereur qui se campa fièrement sur la balance; comme il cachait un grand et gros livre sous son vêtement, il se croyait bien certain d'avoir le poids requis. Mais il compensa à peine le troisième poids et le suivant l'enleva sans miséricorde. Dans sa frayeur il laissa échapper son livre et tous les soldats se mirent à rire. Il fut donc lié et confié à la garde de la troisième section. Plusieurs empereurs lui succédèrent et eurent le même sort; leur échec provoqua le rire et ils furent liés.
Après eux s'avança un empereur de petite taille, portant une barbiche brune et crépue. Après la révérence d'usage il monta également et fut trouvé tellement constant que l'on n'aurait sans doute pas pu le soulever avec plus de poids encore. Alors la vierge se leva vivement, s'inclina devant lui et lui fit mettre un vêtement de velours rouge; elle lui donna en outre une branche de laurier, dont elle avait une provision à côté d'elle et le pria de s'asseoir sur les marches de son trône.
Il serait trop long de raconter comment se comportèrent les autres empereurs, les rois et les seigneurs, mais je ne dois pas omettre de relater que bien peu d'entre eux sont sortis victorieux de l'épreuve. Toutefois, contre mon attente, bien des vertus devinrent manifestes: ceux-ci résistèrent à tel ou tel poids ceux-là à deux, d'autres à trois, quatre ou cinq. Mais bien peu avaient la véritable perfection; et tous ceux qui échouèrent furent la risée des soldats rouges.
Quand les nobles, les savants et autres eurent également subi l'épreuve, et que dans chaque état on eut trouvé tantôt un, tantôt deux justes, souvent aucun, ce fut le tour de messeigneurs les fourbes et des flatteurs, faiseurs de Lapis Spitalauficus. On les posa sur la balance avec de telles railleries que, malgré mon affliction, je faillis éclater de rire et que même les prisonniers ne purent s'en empêcher. Car à ceux-là, pour la plupart on n'accorda même pas un jugement sévère; mais ils furent chassés de la balance à coups de fouet et conduits à leurs sections près des autres prisonniers.
De toute cette grande foule il subsista un si petit nombre que je rougirais de le révéler. Parmi les élus il y eut aussi des personnes haut placées mais les unes comme les autres furent honorées d'un vêtement de velours, et d'une branche de laurier.
Quand tous eurent passé par cette épreuve sauf nous, pauvres chiens enchaînés deux par deux, un capitaine s'avança et dit: «Madame, s'il plaisait à votre Honneur, on pourrait peser ces pauvres gens qui avouent leur inaptitude, sans risque pour eux, mais pour notre plaisir seulement; peut-être trouverait-on quelque juste parmi eux».
Tout d'abord cette proposition ne laissa de me chagriner, car, dans ma peine, j'avais au moins la consolation de ne pas être exposé honteusement et chassé de la balance à coups de fouet. J'étais convaincu que beaucoup de ceux qui étaient prisonniers maintenant eussent préféré passer dix nuits dans la salle où nous avions couché que de subir un échec si pitoyable. Mais comme la vierge donna son assentiment il fallut bien se soumettre. Nous fûmes donc déliés et posés l'un après l'autre. Quoique mes compagnons échouassent le plus souvent, on leur épargna les sarcasmes et les coups de fouet et ils se rangèrent de côté, en paix.
Mon camarade passa le cinquième; il persista admirablement à la satisfaction de beaucoup d'entre nous et à la grande joie du capitaine qui avait proposé l'épreuve; il fut donc honoré par la vierge selon la coutume.
Les deux suivants étaient trop légers.
J'étais le huitième. Lorsque tout tremblant je pris place sur la balance, mon camarade, déjà vêtu de son habit de velours m'engagea d'un regard affectueux, et, même, la vierge eut un léger sourire. Je résistai à tous les poids; la vierge ordonna alors d'employer la force pour me soulever et trois hommes pesèrent encore sur l'autre plateau; ce fut en vain.