Je me dispense de parler ici de la musique et des autres splendeurs, car, non seulement les paroles me manquent pour les dépeindre comme il conviendrait, mais encore je ne saurais ajouter à la louange que j'en ai faite plus haut; en un mot il n'y avait là que les productions de l'art le plus sublime.
Pendant le repas nous nous fîmes part de nos occupations de l'après-midi--cependant je tus notre visite à la bibliothèque et aux monuments.--Quand le vin nous eût rendus communicatifs, la vierge prit la parole comme suit:
"Chers seigneurs, en ce moment je suis en désaccord avec ma soeur. Nous avons un aigle dans notre appartement et chacune de nous deux voudrait être sa préférée; nous avons eu de fréquentes discussions à ce sujet. Pour en finir, nous décidâmes dernièrement de nous montrer à lui toutes les deux ensemble et nous convînmes qu'il appartiendrait à celle à qui il témoignerait le plus d'amabilité. Quand nous réalisâmes ce projet je tenais à la main un rameau de laurier, suivant mon habitude, mais ma soeur n'en avait point. Dès que l'aigle nous eut aperçues, il tendit à ma soeur le rameau qu'il tenait dans son bec et réclama le mien en échange; je le lui donnai. Alors chacune de nous voulut en conclure qu'elle était la préférée; que faut-il en penser?"
Cette question que la vierge nous posa par modestie, piqua notre curiosité, et chacun aurait bien voulu en trouver la solution. Mais tous les regards se dirigèrent vers moi, et l'on me pria d'émettre mon avis le premier; j'en fus tellement troublé que je ne pus répondre qu'en posant le même problème d'une manière différente et je dis:
«Madame, une seule difficulté s'oppose à la solution de la question qui serait facile à résoudre sans cela. J'avais deux compagnons qui m'étaient profondément attachés; mais comme ils ignoraient auquel des deux j'accordais ma préférence, ils décidèrent de courir aussitôt vers moi, dans la conviction que celui que j'accueillirais le premier avait ma prédilection. Cependant, comme l'un d'eux ne pouvait suivre l'autre, il resta en arrière et pleura; je reçus l'autre avec étonnement. Quand ils m'eurent expliqué le but de leur course, je ne pus me déterminer à donner une solution à leur question et je dus remettre ma décision, jusqu'à ce que je fusse éclairé sur mes propres sentiments».
La vierge fut surprise de ma réponse; elle comprit fort bien ce que je voulais dire et répliqua: «Eh bien! nous sommes quittes».
Puis elle demanda l'avis des autres. Mon récit les avait déjà éclairés; celui qui me succéda parla donc ainsi:
«Dans ma ville une vierge fut condamnée à mort dernièrement; mais comme son juge en eut pitié, il fit proclamer que celui qui voudrait entrer en lice pour elle, afin de prouver son innocence par un combat serait admis à faire cette preuve. Or elle avait deux galants, dont l'un s'arma aussitôt et se présenta dans le champ clos pour y attendre un adversaire. Bientôt après, l'autre y pénétra également; mais comme il était arrivé trop tard, il prit le parti de combattre et de se laisser vaincre, afin que la vierge eût la vie sauve. Lorsque le combat fut terminé, ils réclamèrent la vierge tous les deux. Et dites-moi maintenant, messeigneurs, à qui la donnez-vous?»
Alors la vierge ne put s'empêcher de dire: «Je croyais vous apprendre beaucoup et me voici prise à mon propre piège; je voudrais cependant savoir si d'autres prendront la parole?»
«Certes,» répondit un troisième. «Jamais on ne m'a raconté plus étonnante aventure que celle qui m'est arrivée. Dans ma jeunesse, j'aimais une jeune fille honnête, et, pour que mon amour pût atteindre son but, je dus me servir du concours d'une petite vieille, grâce à laquelle je réussis finalement. Or, il advint que les frères de la jeune fille nous surprirent au moment où nous étions réunis tous les trois. Ils entrèrent dans une colère si violente qu'ils voulurent me tuer; mais, à force de les supplier, ils me firent jurer enfin de les prendre toutes les deux à tour de rôle comme femmes légitimes, chacune pendant un an. Dites-moi, messeigneurs par laquelle devais-je commencer, par la jeune ou par la vieille?»