Cette énigme nous fit rire longtemps; et quoique l'on entendit chuchoter, personne ne voulut se prononcer.
Ensuite, le quatrième débuta comme suit:
«Dans une ville demeurait une honnête dame de la noblesse, qui était aimée de tous, mais particulièrement d'un jeune gentilhomme; comme celui-ci devenait par trop pressant, elle crut s'en débarrasser en lui promettant d'accéder à son désir, s'il pouvait la conduire en plein hiver dans un beau jardin verdoyant, rempli de roses épanouies, et en lui enjoignant de ne plus reparaître devant elle jusque-là. Le gentilhomme parcourut le monde à la recherche d'un homme capable de produire ce miracle et rencontra finalement un petit vieillard qui lui en promit la réalisation en échange de la moitié de ses biens. L'accord s'étant fait sur ce point, le vieillard s'exécuta; alors, le galant invita la dame à venir dans son jardin. A l'encontre de son désir, celle-ci le trouva tout verdoyant, gai et agréablement tempéré et elle se souvint de sa promesse. Dès lors elle n'exprima que ce seul souhait, qu'on lui permît de retourner encore une fois près de son époux; et lorsqu'elle l'eut rejoint elle lui confia son chagrin en pleurant et en soupirant. Or, le seigneur, entièrement rassuré sur les sentiments de fidélité de son épouse, la renvoya à son amant, estimant qu'à un tel prix il l'avait gagnée. Le gentilhomme fut tellement touché par cette droiture que, dans la crainte de pécher en prenant une honnête épouse, il la fit retourner prés de son seigneur, en tout honneur. Mais, quand le petit vieillard connut la probité de tous deux, il résolut de rendre tous les biens au gentilhomme, tout pauvre qu'il était, et repartit. Et maintenant, chers seigneurs, j'ignore laquelle de ces personnes s'est montrée la plus honnête».
Nous nous taisions, et la vierge, sans répondre davantage demanda qu'un autre voulût bien continuer.
Le cinquième continua donc comme suit:
«Chers seigneurs, je ne ferai point de grands discours. Qui est plus joyeux, celui qui contemple l'objet qu'il aime ou celui qui y pense seulement?»
--«Celui qui le contemple» dit la vierge.--«Non,» répliquai-je. Et la discussion allait éclater lorsqu'un sixième prit la parole:
«Chers Seigneurs, je dois contracter une union. J'ai le choix entre une jeune fille, une mariée et une veuve; aidez-moi à sortir d'embarras et je vous aiderai à résoudre la question précédente».
Le septième répondit:
«Lorsqu'on a le choix c'est encore acceptable; mais il en était autrement dans mon cas. Dans ma jeunesse, j'aimais une belle et honnête jeune fille du fond de mon coeur et elle me rendait mon amour; cependant nous ne pouvions nous unir à cause d'obstacles élevés par ses amis. Elle fut donc donnée en mariage à un autre jeune homme, qui était également droit et honnête. Il l'entoura d'affection jusqu'à ce qu'elle fit ses couches; mais alors elle tomba dans un évanouissement si profond que tout le monde la crut morte; et on l'enterra au milieu d'une grande affliction. Je pensai alors, qu'après sa mort je pouvais embrasser cette femme qui n'avait pu être mienne durant sa vie. Je la déterrai donc à la tombée de la nuit, avec l'aide de mon serviteur. Or, quand j'eus ouvert le cercueil et que je l'eusse serrée dans mes bras, je m'aperçus que son cour battait encore, d'abord faiblement puis de plus en plus fort au fur et à mesure que je la réchauffais. Lorsque j'eus la certitude qu'elle vivait encore, je la portai subrepticement chez moi; je ranimai son corps par un précieux bain d'herbes et je la remis aux soins de ma mère. Elle mit au monde un beau garçon,... que je fis soigner avec autant de conscience que la mère. Deux jours après je lui racontai, à son grand étonnement, ce qui avait eu lieu et je la priai de rester dorénavant chez moi comme mon épouse. Elle en eut un grand chagrin, disant que son époux, qui l'avait toujours aimée fidèlement, en serait très affligé, mais que par ces événements, l'amour la donnait autant à l'un qu'à l'autre. Rentrant d'un voyage de deux jours, j'invitai son époux et je lui demandai incidemment s'il ferait de nouveau bon accueil à son épouse défunte si elle revenait. Quand il m'eut répondu affirmativement en pleurant amèrement, je lui amenai enfin sa femme et son fils; je lui contai tout ce qui s'était passé et je la priai de ratifier par son consentement mon union avec elle. Après une longue dispute, il dut renoncer à contester mes droits sur la femme; nous nous querellâmes ensuite pour le fils».