Le jour était déjà à son déclin quand nous nous retirâmes dans l'ordre de notre arrivée; mais, loin d'abandonner le cortège, nous dûmes suivre les personnes royales par l'escalier dans la salle où nous avions été présentés. Les tables étaient déjà dressées avec art et, pour la première fois, nous fûmes conviés à la table royale. Au milieu de la salle se trouvait le petit autel avec les six insignes royaux que nous avions déjà vus.

Le jeune roi se montra constamment très gracieux envers nous. Cependant il n'était guère joyeux, car, tout en nous adressant la parole de temps en temps, il ne put s'empêcher de soupirer à plusieurs reprises, ce dont le petit Cupidon le plaisanta. Les vieux rois et les vieilles reines étaient très graves; seule, l'épouse de l'un d'eux était assez vive, chose dont j'ignorais la raison.

Les personnes royales prirent place à la première table; nous nous assîmes à la seconde; à la troisième, nous vîmes quelques dames de la noblesse. Toutes les autres personnes, hommes et jeunes filles, assuraient le service. Et tout se passa avec une telle correction et d'une manière si calme et si grave que j'hésite d'en parler de crainte d'en dire trop. Je dois cependant relater que les personnes royales s'étaient habillées de vêtements d'un blanc éclatant comme la neige et qu'elles avaient pris place à table ainsi vêtues. La grande couronne en or était suspendue au-dessus de la table et l'éclat des pierreries dont elle était ornée, aurait suffi pour éclairer la salle sans autre lumière.

Toutes les lumières furent allumées à la petite flamme placée sur l'autel, j'ignore pourquoi. En outre j'ai bien remarqué que le jeune roi fit porter des aliments au serpent blanc sur l'autel, à plusieurs reprises, et cela me fit réfléchir beaucoup. Le petit Cupidon faisait presque tous les frais de la conversation à ce banquet; il ne laissa personne en repos, et moi en particulier. A chaque instant il nous étonna par quelque nouvelle trouvaille.

Mais il n'y avait aucune joie sensible et tout se passait dans le calme. Je pressentis un grand danger et l'absence de musique augmenta mon appréhension, qui s'aviva encore quand on nous donna l'ordre de nous contenter de donner une réponse courte et nette si l'on nous interrogeait. En somme tout prenait un air si étrange que la sueur perla sur tout mon corps et je crois que le courage aurait manqué à l'homme le plus audacieux.

Le repas touchait presqu'à sa fin, quand le jeune roi ordonna qu'on lui remit le livre placé sur l'autel et il l'ouvrit. Puis il nous fit demander encore une fois par un vieillard si nous étions bien déterminés à rester avec lui dans l'une et l'autre fortune. Et quand, tout tremblants, nous eûmes répondu affirmativement, il nous fit demander tristement si nous voulions nous lier par notre signature. Il nous était impossible de refuser; d'ailleurs il devait en être ainsi. Alors nous nous levâmes à tour de rôle et chacun apposa sa signature sur ce livre.

Dès que le dernier eut signé, on apporta une fontaine en cristal et un petit gobelet également en cristal. Toutes les personnes royales y burent, chacune selon son rang; on nous le présenta ensuite, puis pour finir à tous ceux qui étaient présents. Et cela fut l'épreuve du silence [Haustus silentii].

Alors toutes les personnes royales nous tendirent la main en nous disant que, vu que nous ne tiendrions plus à elles dorénavant, nous ne les reverrions plus jamais; ces paroles nous mirent les larmes aux yeux. Mais notre présidente protesta hautement en notre nom, et les personnes royales en furent satisfaites.

Tout à coup une clochette tinta; aussitôt nos hôtes royaux pâlirent si effroyablement que nous avons failli nous évanouir de peur. Elles changèrent leurs vêtements blancs contre des robes entièrement noires; puis la salle entière fut tendue de velours noir; le sol fut couvert de velours noir et on garnit de noir la tribune également.--Tout cela avait été préparé à l'avance.

Les tables furent enlevées et les personnes présentes prirent place sur le banc. Nous nous revêtîmes de robes noires. Alors notre présidente, qui venait de sortir, revint avec six bandeaux de taffetas noir et banda les yeux aux six personnes royales.