Dès que ces dernières furent privées de l'usage de leurs yeux, les serviteurs apportèrent rapidement six cercueils recouverts et les disposèrent dans la salle. Au milieu on posa un billot noir et bas.

Enfin un géant, noir comme le charbon, entra dans la salle; il tenait dans sa main une hache tranchante. Puis le vieux roi fut conduit le premier au billot et la tête lui fut tranchée subitement et enveloppée dans un drap noir. Mais le sang fut recueilli dans un grand bocal en or que l'on posa près de lui dans le cercueil. On ferma le cercueil et on le plaça à part.

Les autres subirent le même sort et je frémis à la pensée que mon tour arriverait également. Mais il n'en fut rien; car, dès que les six personnes furent décapitées, l'homme noir se retira; il fut suivi par quelqu'un qui le décapita à son tour juste devant la porte et revint avec sa tête et la hache que l'on déposa dans une petite caisse.

Ce furent, en vérité, des noces sanglantes. Mais, dans l'ignorance de ce qui allait advenir, je dus dominer mes impressions et réserver mon jugement. En outre, notre vierge, voyant que quelques-uns d'entre nous perdaient la foi et pleuraient, nous invita au calme. Elle ajouta:

«La vie de ceux-ci est maintenant en vos mains. Croyez-moi et obéissez-moi; alors leur mort donnera la vie à beaucoup».

Puis elle nous pria de goûter le repos et de laisser tout souci, car ce qui s'était passé était pour leur bien. Elle nous souhaita donc une bonne nuit et nous annonça qu'elle veillerait les morts. Nous conformant à ses désirs nous suivîmes nos pages dans nos logements respectifs.

Mon page m'entretint avec abondance de nombreux sujets dont je me souviens fort bien. Son intelligence m'étonna au plus haut point; mais je finis par remarquer qu'il cherchait à provoquer mon sommeil; je fis donc semblant de dormir profondément, mais mes yeux étaient libres de sommeil car je ne pouvais oublier les décapités.

Or, ma chambre donnait sur le grand lac, de sorte que de mon lit, placé près de la fenêtre, je pus facilement en parcourir toute l'étendue du regard. A minuit, à l'instant précis où les douze coups sonnèrent, je vis subitement un grand feu sur le lac; saisi de peur, j'ouvris rapidement la fenêtre. Alors je vis au loin sept navires emplis de lumière qui s'approchaient. Au-dessus de chaque vaisseau brillait une flamme qui voletait ça et là et descendait même de temps en temps; je compris aisément que c'étaient les esprits des décapités.

Les vaisseaux s'approchèrent doucement du rivage avec leur unique pilote. Lorsqu'ils abordèrent, je vis notre vierge s'en approcher avec une torche; derrière elle on portait les six cercueils fermés et la caisse, qui furent déposés dans les sept vaisseaux.

Je réveillai alors mon page qui m'en remercia vivement; il avait fait beaucoup de chemin dans la journée, de sorte que, tout en étant prévenu, il aurait bien pu dormir pendant que se déroulaient ces événements.