Il parlait encore et m'en aurait peut-être dit davantage, quand Cupidon pénétra dans la salle. De prime abord il fut atterré d'y constater notre présence; mais quand il se fut aperçu que nous étions tous deux plus morts que vifs, il finit par rire et me demanda quel esprit m'avait chassé par ici. Tout tremblant je lui répondis que je m'étais égaré dans le château, que le hasard m'avait conduit dans cette salle et que mon page m'ayant cherché partout m'avait finalement trouvé ici; qu'enfin j'espérais qu'il ne prendrait pas la chose en mal.
«C'est encore excusable ainsi», me dit-il, «vieux père téméraire. Mais vous auriez pu m'outrager grossièrement si vous aviez vu cette porte. Il est temps que je prenne des précautions».
Sur ces mots il cadenassa solidement la porte de cuivre par où nous étions descendus. Je rendis grâce à Dieu de ne pas avoir été rencontrés plus tôt et mon page me sut gré de l'avoir aidé à se tirer de ce mauvais pas.
«Cependant», continua Cupidon, «je ne puis vous laisser impuni d'avoir presque surpris ma mère». Et il chauffa la pointe d'une de ses flèches dans l'une des petites lumières et me piqua à la main. Je ne sentis presque pas la piqûre à ce moment tant j'étais heureux d'avoir si bien réussi et d'en être quitte à si bon compte.
Entre temps mes compagnons étaient sortis de leur lit et s'étaient rassemblés dans la salle; je les y rejoignis en faisant semblant de quitter mon lit à l'instant. Cupidon qui avait fermé toutes les portes derrière lui avec soin me demanda de lui montrer ma main. Une gouttelette de sang y perlait encore; il en rit et prévint les autres de se méfier de moi car je changerai sous peu. Nous étions stupéfaits de voir Cupidon si gai; il ne paraissait pas se soucier le moins du monde des tristes événements d'hier et ne portait aucun deuil.
Cependant notre présidente s'était parée pour sortir; elle était entièrement habillée de velours noir et tenait sa branche de laurier à la main; toutes ses compagnes portaient de même leur branche de laurier. Quand les préparatifs furent terminés, la vierge nous dit de nous désaltérer d'abord et de nous préparer ensuite pour la procession. C'est ce que nous fîmes sans perdre un instant et nous la suivîmes dans la cour.
Six cercueils étaient placés dans cette cour. Mes compagnons étaient convaincus qu'ils renfermaient les corps des six personnes royales; mais moi je savais à quoi m'en tenir; toutefois j'ignorais ce qu'allaient devenir les autres cercueils.
Huit hommes masqués se tenaient près de chacun des cercueils. Quand la musique se mit à jouer--un air si grave et si triste que j'en frémis,--ils levèrent les cercueils et nous suivîmes jusqu'au jardin dans l'ordre qu'on nous indiqua. Au milieu du jardin on avait érigé un mausolée en bois dont tout le pourtour était garni d'admirables couronnes; le dôme était supporté par sept colonnes. On avait creusé six tombeaux et près de chacun se trouvait une pierre; mais le centre était occupé par une pierre ronde, creuse, plus élevée. Dans le plus grand silence et en grande cérémonie on déposa les cercueils dans ces tombeaux, puis les pierres furent glissées dessus et fortement scellées. La petite boîte trouva sa place au milieu. C'est ainsi que mes compagnons furent trompés, car ils étaient persuadés que les corps reposaient là. Au sommet flottait un grand étendard décoré de l'image du phénix, sans doute pour nous égarer encore plus sûrement. C'est à ce moment que je remerciai DIEU de m'avoir permis de voir plus que les autres.
Les funérailles étant terminées, la vierge monta sur la pierre centrale et nous fit un court sermon. Elle nous engagea à tenir notre promesse, à ne pas épargner nos peines et à prêter aide aux personnes royales enterrées là afin qu'elles pussent retrouver la vie. A cet effet nous devions nous mettre en route sans tarder et naviguer avec elle vers la tour de l'Olympe pour y chercher le remède approprié et indispensable.
Ce discours eut notre assentiment; nous suivîmes donc la vierge par une autre petite porte jusqu'au rivage, où nous vîmes les sept vaisseaux, que j'ai déjà signalés plus haut, tous vides. Toutes les vierges y attachèrent leur branche de laurier et, après nous avoir embarqués, elles nous laissèrent partir à la grâce de Dieu. Tant que nous fûmes en vue, elles ne nous quittèrent pas du regard; puis elles rentrèrent dans le château accompagnées de tous les gardiens.