Comme la corde balançait pendant qu'on la retirait elle vint à passer près de moi, peut-être par la volonté divine; je la suivis au vol et m'assis par-dessus tous les autres; et c'est ainsi que j'en sortis contre toute attente. Ma joie fut telle que je ne sentis pas les blessures qu'une pierre aiguë me fit à la tête pendant la montée; je ne m'en aperçus qu'au moment où, à mon tour, je dus aider les autres délivrés à retirer la corde pour la septième et dernière fois; alors, par l'effort déployé, le sang se répandit sur tous mes vêtements, sans que je le remarquasse, dans ma joie.

Après ce dernier retrait de la corde, ramenant un plus grand nombre de prisonniers, la dame chargea son très vieux fils (dont l'âge m'étonnait grandement) d'exhorter les prisonniers restant dans la tour; celui-ci, après une courte réflexion, prit la parole comme suit:

Chers enfants Qui êtes là-bas, Voici terminé Ce qui était prévu depuis longtemps. Ce que la grâce de ma mère A accordé à vos frères Ne leur enviez point. Des temps joyeux viendront bientôt, Où tous seront égaux; Il n'y aura plus ni pauvre ni riche. Celui à qui on a commandé beaucoup Devra apporter beaucoup, Celui à qui on a confié beaucoup Devra rendre des comptes sévères. Cessez donc vos plaintes amères; Qu'est-ce que quelques jours.

Dès qu'il eût achevé ce discours, la toiture fut replacée sur la tour. Alors l'appel des trompettes et des tambours retentit de nouveau, mais leur éclat ne parvenait pas à dominer les gémissements des prisonniers de la tour qui s'adressaient à tous ceux qui étaient dehors; et cela me fit venir les larmes aux yeux.

La vieille dame prit place à côté de son fils sur le siège disposé à son intention et fit compter les délivrés. Quand elle en eut appris le nombre et l'eut marqué sur une tablette en or, elle demanda le nom de chacun qui fut noté par un page. Elle nous regarda ensuite, soupira et dit à son fils (ce que j'entendis fort bien): «Ah! que je plains les pauvres hommes dans la tour; puisse Dieu me permettre de les délivrer tous». Le fils répondit: «Mère, Dieu l'a ordonné ainsi et nous ne devons pas lui désobéir. Si nous étions tous seigneurs et possesseurs des biens de la terre, qui donc nous servirait quand nous sommes à table?». A cela, sa mère ne répliqua rien.

Mais bientôt elle reprit: «Délivrez donc ceux-ci de leurs chaînes». Cela fut fait rapidement et l'on me débarrassa presque le dernier. Alors, quoiqu'ayant observé d'abord la façon de se comporter de mes compagnons, je ne pus me retenir de m'incliner devant la vieille dame et de remercier Dieu, qui, par son intermédiaire, avait bien voulu me transporter de la ténèbre à la lumière, dans sa grâce paternelle. Les autres suivirent mon exemple et la dame s'inclina.

Enfin chacun reçut comme viatique une médaille, commémorative en or; elle portait sur l'endroit l'effigie du soleil levant, sur l'envers, si ma mémoire est fidèle, les trois lettres D. L. S..

[Deus Lux Solis vel Laus Semper: Dieu lumière du Soleil ou
A Dieu louange toujours.]

Puis on nous congédia en nous exhortant à servir notre prochain pour la louange de Dieu, et à tenir secret ce qui nous avait été confié; nous en fîmes la promesse et nous nous séparâmes.

Or, je ne pouvais marcher qu'avec difficulté, à cause des blessures produites par les anneaux qui m'avaient encerclé les pieds et je boîtais des deux jambes. La vieille dame s'en aperçut, en rit, me rappela et me dit: «Mon fils, ne t'attriste pas pour cette infirmité, mais souviens-toi de tes faiblesses et remercie Dieu qui t'a-laissé parvenir à cette lumière élevée, tandis que tu séjournes encore en ce monde, dans ton imperfection; supporte ces blessures en souvenir de moi».