Puis il fit trois fiches; sur la première il écrivit échelle; sur la seconde: corde, et sur la troisième: ailes. Il les mêla dans un chapeau; chacun en tira une fiche et dut se charger de l'objet désigné. Ceux qui eurent les cordes se crurent favorisés par le sort; quant à moi il m'échut une échelle, ce qui m'ennuya fort car elle avait douze pieds de long et pesait assez lourd. Il me fallut la porter tandis que les autres purent enrouler aisément les cordes autour d'eux; puis le vieillard attacha les ailes aux derniers avec tant d'adresse qu'elles paraissaient leur avoir poussé naturellement. Enfin il tourna un robinet et la fontaine cessa de couler; nous dûmes la retirer du centre de la salle. Quand tout fut en ordre, il prit l'écrin avec les fioles, nous salua et ferma soigneusement la porte derrière lui, si bien que nous nous crûmes prisonniers dans cette tour.
Mais il ne s'écoula pas un quart d'heure, qu'une ouverture ronde se produisit dans la voûte; par là nous aperçûmes notre vierge qui nous interpella, nous souhaita une bonne journée et nous pria de monter. Ceux qui avaient des ailes s'envolèrent facilement par le trou; de même nous qui portions des échelles en comprîmes immédiatement l'usage. Mais ceux qui possédaient des cordes étaient dans l'embarras; car dès que l'un de nous fut monté on lui ordonna de retirer l'échelle. Enfin chacune des cordes fut attachée à un crochet en fer et on pria leurs porteurs de grimper de leur mieux, chose qui, vraiment, ne se passa pas sans ampoules. Quand nous fûmes tous réunis en haut, le trou fut refermé et la vierge nous accueillit amicalement.
Une salle unique occupait tout cet étage de la tour. Elle était flanquée de six belles chapelles, un peu plus hautes que la salle; on y accédait par trois degrés. On nous distribua dans les chapelles et on nous invita à prier pour la vie des rois et des reines. Pendant ce temps la vierge entra et sortit alternativement par la petite porte a et fit ainsi jusqu'à ce que nous eussions terminé.
Dès que nous eûmes achevé notre prière, douze personnes--elles avaient fait fonction de musiciens auparavant--firent passer par cette porte et déposèrent au centre de la salle, un objet singulier, tout en longueur qui paraissait n'être qu'une fontaine à mes compagnons. Mais je compris immédiatement que les corps y étaient enfermés; car la caisse inférieure était carrée et de dimensions suffisantes pour contenir facilement six personnes. Puis les porteurs disparurent et revinrent bientôt avec leurs instruments pour accompagner notre vierge et ses servantes par une harmonie délicieuse.
Notre vierge portait un petit coffret; toutes les autres tenaient des branches et de petites lampes et, quelques-unes des torches allumées. Aussitôt on nous mit les torches en mains et nous dûmes nous ranger autour de la fontaine dans l'ordre suivant:
La vierge se tenait en A; ses servantes étaient postées en cercle avec leurs lampes et leurs branches en c; nous étions avec nos torches en b et les musiciens rangés en ligne droite en a; enfin les vierges en d, également sur une ligne droite. J'ignore d'où venaient ces dernières; avaient-elles habité la tour, ou y avaient-elles été conduites pendans la nuit? Leurs visages étaient couverts de voiles fins et blancs de sorte que je n'en reconnus aucune.
Alors la vierge ouvrit le coffret qui contenait une chose sphérique dans une double enveloppe de taffetas vert; elle la retira et, s'approchant de la fontaine, elle la posa dans la petite chaudière supérieure; elle recouvrit ensuite cette dernière avec un couvercle percé de petits trous et muni d'un rebord. Puis elle y versa quelques-unes des eaux que nous avions préparées la veille, de sorte que la fontaine se mit bientôt à couler. Cette eau était rentrée sans cesse dans la chaudière par quatre petits tuyaux.
Sous la chaudière inférieure on avait disposé un grand nombre de pointes; les vierges y fixèrent leurs lampes dont la chaleur fit bientôt bouillir l'eau. En bouillant, l'eau tombait sur les cadavres par une quantité de petits trous percés en a; elle était si chaude qu'elle les dissolvait et en fit une liqueur.
Mes compagnons ignorent encore ce qu'était la boule enveloppée; mais moi, je compris que c'était la tête du nègre et que c'était elle qui communiquait aux eaux cette chaleur intense.