Alors le vieillard nous fit prendre place sur un banc devant la table et bientôt la vierge arriva avec ses musiciens. Elle apporta deux beaux vêtements blancs, comme je n'en avais jamais vus dans le château et qui défient toute description; en effet, ils me semblaient être en pur cristal et, néanmoins, ils étaient souples et non transparents; il est donc impossible de les décrire autrement. Elle posa les vêtements sur une table et, après avoir rangé ses vierges autour du banc, elle commença la cérémonie assistée du vieillard et cela encore n'eut lieu que pour nous égarer.

Le toit sous lequel se passèrent tous ces événements avait une forme vraiment singulière; à l'intérieur il était formé par sept grandes demi-sphères voûtées, dont la plus haute, celle du centre, était percée à son sommet d'une petite ouverture ronde, qui était obturée à ce moment et qu'aucun de mes compagnons ne remarqua. Après de longues cérémonies, six vierges entrèrent, portant chacune une grande trompette, enveloppée d'une substance verte phosphorescente comme d'une couronne. Le vieillard en prit une, retira quelques lumières du bout de la table et découvrit les visages. Puis il plaça la trompette sur la bouche de l'un des corps, de telle sorte que la partie évasée, tournée vers le haut, vînt juste en face de l'ouverture du toit que je viens de désigner.

A ce moment tous mes compagnons regardaient le corps, tandis que mes préoccupations dirigeaient mes regards vers un tout autre point. Ainsi, lorsqu'on eut enflammé les feuilles ou la couronne entourant la trompette, je vis l'orifice du toit s'ouvrir pour livrer passage à un rayon de feu qui se précipita dans le pavillon et s'élança dans le corps; l'ouverture se referma aussitôt et la trompette fut enlevée.

Mes compagnons furent trompés par la jonglerie car ils se figuraient que la vie était communiquée aux corps par le feu des couronnes et des feuilles.

Dès que l'âme eut pénétré dans le corps, ce dernier ouvrit et ferma les yeux, mais ne faisait guère d'autres mouvements.

Ensuite une seconde trompette fut appliquée sur sa bouche; on alluma la couronne et une seconde âme descendit de même; et cela eut lieu trois fois pour chacun des corps.

Toutes les lumières furent éteintes ensuite et enlevées; la couverture de velours de la table fut repliée sur les corps et bientôt on étendit et on garnit un lit de voyage. On y porta les corps tout enveloppés, puis on les sortit de la couverture et on les coucha l'un à côté de l'autre. Alors, les rideaux fermés, ils dormirent un long espace de temps.

Il était vraiment temps que la vierge s'occupât des autres artistes; ceux-ci étaient fort contents car, ainsi que la vierge me le dit plus tard, ils avaient fait de l'or. Certes, cela est aussi une partie de l'art, mais non la plus noble, la plus nécessaire et la meilleure. En effet ils possédaient eux aussi une partie de cette cendre, de sorte qu'ils crurent que l'oiseau n'était destiné qu'à produire de l'or et que c'est par cela que la vie devait être rendue aux décapités. Quant à nous, nous restions là en silence, en attendant le moment où les époux s'éveilleraient; il s'écoula environ une demi-heure dans cette attente. Alors le malicieux Cupidon fit son entrée et après nous avoir salués à la ronde, il vola près d'eux sous les rideaux et les agaça jusqu'à ce qu'ils s'éveillassent. Leur étonnement fut grand à leur réveil, car ils pensaient avoir dormi depuis l'heure où ils avaient été décapités. Cupidon les fit connaître l'un à l'autre, puis se retira un instant pour qu'ils pussent se remettre. En attendant il vint jouer avec nous et finalement il fallut lui chercher la musique et montrer de la gaieté.

Bientôt après la vierge revint également; elle salua respectueusement le jeune Roi et la Reine--qu'elle trouva un peu faibles--leur baisa la main et leur donna les deux beaux vêtements; ils s'en vêtirent et s'avancèrent. Deux sièges merveilleux étaient prêts à les recevoir; ils y prirent place et reçurent nos hommages respectueux, pour lesquels le Roi nous remercia lui-même; puis il daigna nous accorder de nouveau sa grâce.

Comme il était près de cinq heures, les personnes royales ne purent tarder davantage; on réunit donc à la hâte les objets les plus précieux et nous dûmes conduire les personnes royales par l'escalier, par tous les passages et corps de garde, jusqu'au vaisseau. Ils y prirent place en compagnie de quelques vierges et de Cupidon et s'éloignèrent si vite que nous les perdîmes bientôt de vue; d'après ce qu'on m'a rapporté, on était venu à leur rencontre avec quelques vaisseaux de sorte qu'ils traversèrent une grande distance sur mer en quatre heures.