Après Atlas, notre vieillard prit la parole et répondit un peu plus longuement; il fit des voeux pour le bonheur et la prospérité du Roi et de la Reine et remit ensuite un petit coffret précieux. J'ignore ce qu'il contenait, mais je vis qu'on le confia à la garde de Cupidon qui jouait entre eux deux.

Après ce discours on tira une nouvelle salve et nous continuâmes à naviguer de conserve assez longtemps et nous parvînmes enfin au rivage. Nous étions près du premier portail par lequel j'étais entré tout d'abord. A cet endroit un grand nombre de serviteurs du Roi nous attendaient avec quelques centaines de chevaux.

Dès que nous fûmes à terre, le Roi et la Reine nous tendirent très amicalement la main et nous dûmes tous monter à cheval.

--Ici je voudrais prier le lecteur de ne pas attribuer le récit suivant à mon orgueil ou au désir de me glorifier; mais qu'il soit persuadé que je tairais volontiers les honneurs que je reçus s'il n'était indispensable de les relater.

On nous distribua donc tous, à tour de rôle, entre les divers seigneurs. Mais notre vieillard et moi, indigne, nous dûmes chevaucher aux côtés du Roi en portant une bannière blanche comme la neige avec une croix rouge. J'avais obtenu cette place à cause de mon grand âge, car, tous deux, nous avions de longues barbes blanches et les cheveux gris. Or, j'avais attaché mes insignes autour de mon chapeau; le jeune Roi les remarqua bientôt et me demanda si c'était moi qui avait pu résoudre les signes gravés sur le portail. Je répondis affirmativement, avec les marques d'un profond respect. Alors il rit de moi et me dit que dorénavant il n'était nullement besoin de cérémonies: que j'étais son père. Puis il me demanda de quelle manière je les avais dégagés; je répondis: «Avec de l'eau et du sel». Alors il fut étonné que je fusse si fin. M'enhardissant je lui racontai mon aventure avec le pain, la colombe et le corbeau; il m'écouta avec bienveillance et m'assura que c'était la preuve que Dieu m'avait destiné à un bonheur particulier.

Tout en cheminant nous arrivâmes au premier portail; alors le gardien vêtu de bleu se présenta. Dès qu'il me vit près du Roi il me tendit une supplique et me pria respectueusement de me souvenir de l'amitié qu'il m'avait témoignée, maintenant que j'étais auprès du Roi. Je questionnai d'abord le Roi au sujet de ce gardien; il me répondit amicalement que c'était un astrologue célèbre et éminent qui avait toujours été en haute considération auprès du Seigneur son père. Or il était advenu que le gardien avait agi contre dame Vénus, l'ayant surprise et contemplée dans son lit de repos; pour sa punition il avait été détaché comme gardien à la première porte jusqu'à ce que quelqu'un le délivrât. Je demandai si cela pouvait se faire et le Roi répondit:

«Oui; si l'on découvre quelqu'un qui ait commis un péché aussi grand que le sien, il sera placé comme gardien à la porte et l'autre sera délivré».

Ces mots me troublèrent profondément, car ma conscience me montra bien que j'étais moi-même ce malfaiteur; cependant je me tus et je transmis la supplique. Dès que le Roi en eut pris connaissance il eut un mouvement d'effroi tellement violent que la Reine qui chevauchait derrière nous en compagnie de ses vierges et de l'autre reine--que nous avions vue lors de la suspension des poids,--s'en aperçut et le questionna sur cette lettre. Il ne voulut rien dire mais il serra la lettre sur lui et parla d'autre chose jusqu'à ce que nous fussions parvenus dans la cour du château; ce qui eut lieu à trois heures. Là nous descendîmes de cheval et nous accompagnâmes le Roi dans la salle que j'ai déjà dépeinte.

Aussitôt le Roi se retira avec Atlas dans un cabinet et lui fit lire la supplique. Alors Atlas monta à cheval sans tarder afin de compléter ses renseignements près du gardien. Puis le Roi s'assit sur son trône; son épouse et d'autres seigneurs, dames et demoiselles l'imitèrent. Alors notre vierge fit l'éloge de notre application, de nos peines et de nos oeuvres, et pria le Roi et la Reine de nous récompenser royalement, ainsi que de la laisser jouir à l'avenir des fruits de sa mission. Le vieillard se leva à son tour et certifia l'exactitude des dires de la vierge; il affirma qu'il serait juste que l'on donnât satisfaction aux deux demandes. Nous dûmes nous retirer pendant un instant et l'on décida d'accorder à chacun le droit de faire un souhait qui serait exaucé s'il était réalisable, car l'on prévoyait avec certitude que le plus sage ferait le souhait qui lui serait le plus profitable, et on nous invita à méditer sur ce sujet jusqu'après le repas.

Ensuite le Roi et la Reine décidèrent de se distraire en jouant. Le jeu était semblable aux échecs, mais se jouait selon d'autres règles. Les vertus étaient rangées d'un côté, les vices de l'autre, et les mouvements montraient exactement par quelles pratiques les vices tendent des pièges aux vertus et comment il faut les combattre; il serait à souhaiter que nous eussions également un jeu semblable.